« Ta gueule, t’es pas concerné »

Au sommet de l’arrogance recuite, l’interdit de parole par culpabilité d’essence, résumé dans cette formule rabâchée comme un leitmotiv totalitaire : « ta gueule, t’es pas concerné » [1]. Cette censure diablement à la mode repose sur deux postulats très simples mais intrinsèquement faux qui se cumulent : d’une part, seule une personne ayant subi quelque injustice, vécu quelque situation, aurait le droit de s’exprimer à ce sujet ; d’autre part, on naît victime ou bourreau. Conséquence : seules les femmes sont légitimes à évoquer le sexisme parce que tous les hommes sont des porcs, seuls les « racisés » peuvent s’exprimer sur le racisme parce que tous les blancs sont racistes [2], seuls les homosexuels ont le droit de s’élever contre l’homophobie parce que tous les hétérosexuels sont homophobes, etc. etc.

En s’arrogeant le monopole de la critique, on ne laisse aux autres, les « non-concernés », d’autre choix que de se flageller en silence puisque, par naissance, ils appartiennent à la race honnie des oppresseurs.

Une telle conception du monde rend toute distance impossible, ne laisse aucune place à la raison ni à l’analyse. Seuls comptent le sentiment de la supposée victime, le vécu réel ou fantasmé, la pureté illusoire qui fait fi de la pensée et soustrait à la justice sa légitimité, au profit de la vengeance. L’argument d’autorité identitaire repose sur une hypocrisie profonde : sanctifier les histoires individuelles mais nier les individus en les ramenant à des stéréotypes de catégories figées [3].

Le monde se divise ainsi en groupes étanches : légitimes et illégitimes, victimes et coupables, désignés a priori, selon une vision binaire et simpliste. Aujourd’hui, un Hugo ou un Schœlcher seraient traités de mâles blancs racistes et sommés de se taire, alors que rien de ce que fait un nouveau « damné de la Terre » ne saurait être retenu contre lui – culpabilité absolue vs innocence absolue. Entre les gentils par essence et les méchants par nature, aucune place ne subsiste pour les nuances, les métissages, les identités complexes. Quant à ceux qui refusent de se voir coller une étiquette comme sur un vulgaire pot de confiture, quant aux « concernés » qui dénoncent l’enrôlement forcé au service de cette Weltanshauung méprisable, ils récoltent les pires insultes : « collabeur », « bounty », « nègre de maison », « traître », « bourgeoise blanche »…

Les opinions ne sont pas déterminées par l’ADN, la légitimité ne réside pas dans l’identité. Dire le contraire, c’est essentialiser l’autre. On peut être blanc et antiraciste. On peut être homme et féministe. On peut être hétérosexuel et lutter pour les droits des homosexuels. Et, pour sortir des déterminations biologiques et en venir aux sociales : on peut même être riche et œuvrer politiquement pour les plus pauvres (en cette période sinistre, Blum et Badinter seraient renvoyés en camp de rééducation idéologique intersectionnelle).

On peut surtout exclure de se définir selon ces polarités unidimensionnelles aussi stupides que restrictives et revendiquer des identités mouvantes, en construction jamais achevée, aussi complexes que le monde dans lequel elles s’inscrivent en rapport homothétique. Et ainsi combattre cet anéantissement de l’universalisme qui interdit toute édification d’un monde commun.

Car, contrairement aux diffamations dont il fait l’objet, l’universalisme civique ne nie pas l’individu en privilégiant le citoyen. Au contraire. L’individu se réalise lorsqu’il exerce sa capacité à s’élever à la puissance de l’universel, devenant ainsi pleinement citoyen : en tant que citoyen, je suis concerné par tous les sujets, quels qu’ils soient [4]. Le passage de l’ombre de l’intime à la lumière du public fonctionne comme un pas de côté nécessaire pour penser le monde à partir de l’expérience personnelle mais sans s’y enfermer – penser, au-delà du vécu, le bien commun. Quitte à penser contre soi-même, contre ses propres intérêts ou ceux de sa « communauté ». La volonté de soustraire au domaine public ce qui ne concernerait que la communauté, pour y exercer un droit dérogatoire à l’ordre commun, relève du pur tribalisme et participe directement à la destruction de la nation comme entité et projet politiques. La justice ne peut supporter les atteintes à son universalité que portent les revendications à des différences de droits fondées sur des différences d’identités fantasmées. Elle exige que l’on rallume les Lumières.

Cincinnatus, 16 septembre 2019


[1] La philosophe Marylin Maeso en a très bien démonté la mécanique dans un fil de tweets du 23 juin 2019 : https://twitter.com/MarylinMaeso/status/1142773236167565312, merci à elle de m’avoir donné l’idée de ce billet.

[2] À l’appui de cette idée folle, la notion de « racisme systémique » développée par de prétendus sociologues, bien plus militants politiques que scientifiques ou universitaires. Le procédé est classique d’une novlangue au service d’une idéologie :
1/ Le réel décrit par un concept ne correspond pas à l’image simpliste et univoque que j’en perçois à travers le filtre de mon idéologie.
2/ À défaut de changer le réel, je transforme la définition du concept afin qu’elle corresponde à mon idéologie, quitte à ce que cette transformation en inverse totalement le sens.
3/ Je traite de sots ou de salauds tous ceux qui s’obstinent à utiliser la définition communément admise du concept.
C’est ainsi que le racisme devient « racisme systémique », invention idéologique destinée à justifier un tri en fonction de la couleur de la peau entre les bons racistes qui ne peuvent pas être vraiment racistes et les mauvais racistes qui le sont par nature, quels que soient leurs actes ou opinions.

[3] D’autant que les mêmes crânes sans cervelle qui imposent le silence à ceux qui ne seraient pas concernés sont en général les premiers à gloser sur tous les sujets possibles.

[4] Ce qui ne veut pas dire que toutes les opinions se valent : en particulier à propos d’enjeux scientifiques, il ne s’agit pas mettre sur le même plan les paroles du scientifique, de l’égérie médiatique et du beauf provocateur.

5 réflexions sur “« Ta gueule, t’es pas concerné »

  1. Pingback: L’astre mort de la discussion | CinciVox

  2. Les non-concernés ont eu tout le temps, des siècles même, pour s’exprimer et tenter de corriger les problèmes soulevés par les oppressés.

    Sans résultats la plupart du temps.

    A coup de débats séculaires sur ce que l’oppressé serait en droit d’attendre, débats réservés aux oppresseurs, il a fallu que Rosa Parks s’assoit sur le siège réservé à un blanc et fasse front aux poursuites judiciaires, que Luther King se fasse assassiner, pour qu’un noir soit élu Président d’un des plus puissants pays.

    Et encore, c’était des décennies après et les oppressés continuent de constituer la majeure partie de la population carcérale, a moins accès à l’emploi (tous pays confondus) et se fait tuer plus facilement par la Police (là on en revient aux USA).

    Sur le terrain de l’égalité femme-homme, combien de féministes n’ont pas été insultées d’hystériques, accusées de desservir leur cause car elles n’auraient pas un comportement propre à faire accepter leurs revendications.

    C’est justement le problème des débats mixtes. L’oppresseur voulant y participer en toute bonne foi finit par atteindre sa limite en jugeant irréaliste telle ou telle revendication. Il finit même par expliquer à l’oppressé ce qu’il est en droit de revendiquer. Et généralement, l’oppressé finit bien démuni.

    Et c’est justement parce que l’oppresseur, qui loin de naître tel quel, est éduqué pour le devenir, l’oppressé suivant le même chemin.

    La culture du sexisme, du racisme, du viol existent, et il n’y a que l’oppresseur pour le nier, puisque nanti de ses privilèges, il a le sentiment inconfortable que sa vie serait de moins bonne qualité ensuite s’il en était démuni.

    On ne naît pas oppresseur, on le devient. Voilà qui renvoie à « On ne naît pas femme, on le devient. »

    L’oppresseur cesse de l’être le jour où il a enfin pris conscience de sa condition, de ce qu’il est socialement et prend la décision de se taire pour écouter, comprendre et évoluer avec les opprimés. Car il est faux de prétendre que l’homme se revendiquant féministe débatte sur un même pied d’égalité que la femme ayant des revendications pour atteindre l’égalité.

    Ne serait-ce qu’en raison du fait que l’opinion publique ne juge pas de la même façon ces derniers. La parole d’un homme est jugée plus favorablement que la parole d’une femme, même s’ils disent la même chose.

    « Ta gueule, t’es pas concerné » remplace peu à peu « Ta gueule, tu ne sais pas ce que tu dis. »

    Les deux phrases sont violentes. Mais la première émancipe, la seconde emprisonne.

    Quitte à choisir entre deux violences, je préfère celle qui émancipe.

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    • Bonjour,

      Je vous remercie de me donner l’occasion de préciser certains éléments de mon billet.

      En effet, comment pouvez-vous parler d’émancipation alors que vous ne prônez qu’une nouvelle oppression par l’interdiction de parole à tout ce qui ne correspond pas à votre définition du Bien©, et l’instauration de la figure de l’opprimé fantasmé d’aujourd’hui en oppresseur bien réel de demain ?

      Comment pouvez-vous parler de construit social alors que vous expliquez doctement que celui-ci s’impose nécessairement en fonction de sa couleur, de son sexe, de son orientation sexuelle… et que pour en sortir, la seule thérapie est la soumission à votre diktat ?
      Un individu, parce que né homme, serait « construit socialement » en tant qu’oppresseur sexiste ? Un individu, parce que né blanc selon votre référentiel pantone, serait « construit socialement » en tant qu’oppresseur raciste ? « On ne naît pas oppresseur, on le devient », vraiment ? Votre sophisme ne tient pas deux secondes ! Votre prétendue « construction sociale » n’est qu’un cache-sexe à vos délires essentialistes.

      « Les non-concernés ont eu tout le temps, des siècles même, pour s’exprimer », dites-vous ? Non : ils ont seulement le temps de leur vie individuelle parce qu’ils ne sont pas un organisme unique comme vous le prétendez. Toute votre rhétorique creuse ne cherche qu’à faire rentrer les individus dans des catégories figées, entre les méchants oppresseurs et les gentils opprimés. Une telle essentialisation relève précisément du racisme, du sexisme, etc. Pour vous, tous les blancs se valent, tous les hommes sont les mêmes, tous les hétérosexuels, etc. etc. tous coupables, tous oppresseurs ; et ils sont tous opposés aux noirs qui sont aussi tous les mêmes, aux femmes toutes identiques, aux homosexuels tous interchangeables, etc. etc. tous victimes, tous opprimés. Vous niez les individus et ne reconnaissez que des figures morales simplistes.

      Le projet de société que vous défendez est exactement symétrique de celui que vous prétendez combattre. Vos amalgames sont aussi dégueulasses que ceux des pires racialistes. Le même moteur anime votre idéologie : la haine, la séparation, l’apartheid. Vous interdisez les individualités, les nuances, les métissages, la complexité, les paradoxes. Vous ne luttez pas pour la justice mais pour la vengeance. En ramenant les personnes à des groupes que vous construisez a priori, en leur imposant une solidarité de groupe dont ils n’ont que faire (lisez donc ceci, ça devrait vous plaire : « Désolidarisez-vous ! »), vous voulez faire payer à des gens qui ne les ont pas commis des crimes envers des gens qui ne les ont pas subis, au nom d’un « système oppresseur » bien commode pour justifier vos propres avanies. Et quiconque ose relever la faiblesse de votre argumentation est nécessairement un salaud qui n’a le droit que de se taire, comme vous le dites vous-même.

      La seule émancipation est dans l’universalisme que vous combattez. Vous vous croyez un libérateur ? vous n’êtes qu’un tortionnaire au sourire niais.

      Cincinnatus

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    • Parce que, donc on doit penser en fonction de sa couleur de peau, de son sexe, de sa classe sociale…. Quoi d’autre encore? Quant à votre opposition entre méchants oppresseurs et gentils oppressés…. Vous devriez savoir que ce simplisme binaire n’a plus cours depuis bien longtemps, à part dans les quelques officines politiques extrémistes et/ou religieuses que vous semblez fréquenter.
      Je suis né homme blanc. Mes voyages, mes rencontres, mes réussites, mes échecs…m’ont tour à tour rendu un peu plus noir, un peu plus femme, un peu plus africain, un peu plus juif, un peu plus pauvre, un peu plus athée…Je pense parfois en vieille femme africaine, ou en enfant juif … L’existence précède l’essence, disait Sartre. Que vous devriez (re)lire en urgence;
      Désolé, mais une pensée complexe, élaborée dans ce que je crois être un néocortex en état de marche, ne sera jamais réductible à un gène perdu de mon ADN. en d’autres termes, je ne pense pas avec ma mélanine

      On ne peut plus me réduire à mon phénotype

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