Progrès scientifique : Prométhée chez les traders

Metropolis

1. L’inéluctabilité du « progrès scientifique » : un mythe à anéantir par la raison

Les débats à propos de sujets relevant de la recherche et de l’expérimentation scientifiques sont trop souvent hantés par le spectre du « progrès scientifique » et de sa présupposée inéluctabilité. En réalité, deux faux arguments se tapissent derrière ce cliché.
Le premier : « la science progresse, qu’on le veuille ou non – il faut l’accepter. »
Le second : « si c’est scientifiquement possible, alors quelqu’un finira par le faire – autant que ce soit nous. »

La science progresse, qu’on le veuille ou non – il faut l’accepter.

Le déterminisme fataliste du progrès ne promet plus, comme dans les idéologies progressistes antérieures, une amélioration des conditions de vie de tous mais l’imposition d’évolutions prétendument indépendantes des catégories de bien ou de mal et, surtout, sans aucune place laissée à la volonté des individus ni des sociétés. Telle un rouleau compresseur, la recherche scientifique avancerait sur un chemin tracé de toute éternité qu’elle découvrirait en avançant, ses conséquences s’appliquant immédiatement à chacun sans recours ni échappatoire. D’où la seule réaction possible : accepter ce destin, et avec le sourire, s’il-vous-plaît.

Sauf que ça ne marche pas comme ça. Toute cette bouillie imprègne les esprits au point que, pour beaucoup, la science ressemble fort à de la magie. Car lorsque l’idéologie prend pour objet la science, c’est la raison qui est congédiée.

La science possède une très grande puissance… mais pas du tout de la nature de celle que lui prête l’imaginaire collectif. Très loin du rouleau-compresseur, la science avance à tâtons, avec beaucoup d’humilité – contrairement à la technique au triomphe arrogant. Que ce soit par séries d’« essais et erreurs » (Popper) ou par « révolutions scientifiques » (Kuhn), elle ne « progresse » que mue par le doute. À un instant donné, les connaissances scientifiques ne peuvent jamais affirmer « ceci est vrai ». En revanche, et là réside toute la puissance de la science moderne, elle peut en raison déclarer deux choses : d’une part, « ceci est définitivement faux » et, d’autre part, « en l’état actuel des connaissances, la théorie la plus vraisemblable est celle-ci, en attendant qu’elle soit réfutée par l’expérience et remplacée par une nouvelle théorie ». De telle sorte que la science ne « progresse » pas à proprement parler vers la vérité dans un mouvement globalement positif pour l’humanité ; à chaque étape, elle démontre sans appel le faux et propose des explications partielles et temporaires au réel, appelées à être infirmées tôt ou tard. C’est déjà pas mal.

Si c’est scientifiquement possible, alors quelqu’un finira par le faire – autant que ce soit nous.

Se réfugiant derrière le « progrès scientifique », toutes sortes de Dr Frankenstein de pacotille se dédouanent d’interrogations éthiques quant à leurs travaux. Non que les chercheurs doivent s’interdire toute expérimentation ; mais ils ne peuvent non plus s’exonérer de l’observation réflexive quant à leurs pratiques en se défaussant sur une concurrence interne à la recherche. Le faux argument fonctionne en deux temps qui sont autant de fautes logiques destinées à asseoir une irresponsabilité de l’individu comme de l’institution.

« Si c’est scientifiquement possible, alors quelqu’un finira par le faire » : pétition de principe. Rien ne le prouve ni en raison ni en expérience. Surtout, il y a là un glissement coupable de l’être au devoir-être. Tout ce qui est possible ne doit pas nécessairement être permis : deux sens du verbe pouvoir se collisionnent violemment – avoir la capacité de et avoir la légitimité, le droit de. La confusion entre les deux, volontaire ou non, est une faute. Doit-on rappeler le mot de Camus dans Le Premier Homme : « Un homme, ça s’empêche. » ? La pierre de touche est ici l’humanisme qui partage avec la science la soumission commune au principe de raison universelle.

« quelqu’un finira par le faire – autant que ce soit nous » : cela signifie que si ce n’est pas « nous », de toute façon d’autres le feront… et alors ? Que quelqu’un d’autre risque de le faire, cela suffit-il à légitimer le passage à l’acte ? La concurrence serait-elle devenue le moteur et le principe de la science ? Il y a là un renoncement gravissime qui relève d’un asservissement, dans les trois sens du terme : psychologique, social et mécanique.

Asservissement au sens psychologique puisque, sciemment, celui qui prononce ces mots abdique de facto conscience, raison et responsabilité pour se soumettre à une volonté extérieure ; il met en place lui-même les conditions de sa propre hétéronomie.
Asservissement au sens social puisqu’il rend l’objet et les objectifs de la recherche dépendants d’une concurrence qu’il valide, voire crée, par son geste même ; il impose en nouveau principe de l’action scientifique une organisation sociale extrinsèque.
Asservissement au sens mécanique, comme on parle d’un moteur ou d’un système asservis, puisque, dans la bouche de celui qui se cache derrière une telle argumentation, la science elle-même devient objet d’un processus (au sens d’Arendt) ; il asservit la science à la technique et sa logique.

2. Le savant, le politique et le citoyen

Le lien doit être retissé entre science et Cité.

À l’école, d’abord, où l’affaiblissement de l’enseignement des disciplines (et de la discipline), au profit de « cours de rien », entraîne une inculture catastrophique, formidable terrain de jeu pour tous les démagogues. La transmission des savoirs et méthodes scientifiques doit impérativement retrouver une place centrale afin de former les jeunes esprits aux enjeux qui aujourd’hui les dépassent et qu’ils subissent ; pour faire pièce, aussi, à la pensée magique et à l’obscurantisme. De ce point de vue, les humanités, et la philosophie au premier chef, sont cruciales dans la constitution de citoyens responsables, capables d’exercer leur raison avec rigueur. Plutôt que de faire semblant de pulvériser les anciennes filières et d’introduire au lycée de fumeuses « humanités numériques », label marketing qui recouvre dans le monde de la recherche tout et n’importe quoi, le meilleur comme le pire, c’est bien un recentrage sans concession sur les matières fondamentales (mathématiques, physique, SVT, philosophie, français, histoire, géographie [1]) que l’école doit subir pour survivre.

Dans les médias, ensuite, dont le rôle de désinformation et d’abêtissement est parfaitement assumé. Rendre au discours scientifique sa dignité, lui permettre de se dérouler dans toute sa complexité, œuvrer à l’explicitation des nuances, présenter les enjeux politiques et sociaux de la recherche scientifique et de ses conséquences… en un mot : éclairer le citoyen en lui apportant les connaissances nécessaires à l’exercice de son jugement en raison – voilà tout ce que devraient faire des médias responsables. Bien entendu, tout ceci ne peut que se fracasser contre le principe néolibéral de la primauté des intérêts égoïstes sur l’intérêt général, et de l’individu-consommateur sur le citoyen. Ainsi préfèrent-ils vendre à une marque américaine de sodas du temps de cerveau disponible, et rendre les cerveaux encore plus disponibles par le matraquage de programmes affligeants. Les progrès de l’obscurantisme, du complotisme et de la pensée magique doivent tant aux médias de masses qu’une plaque devrait être inaugurée publiquement : « Aux médias, la connerie reconnaissante ».

Par la multiplication, enfin, des espaces de transmission, de frottement, de croisement, de rencontre entre science et Cité, entre scientifiques et citoyens. Les institutions nationales et internationales, par manque de moyens, désinvolture et corruption, ne cherchent pas à réduire le gouffre béant dans lequel plongent les Lumières. De son côté, la fameuse « société civile », écrasée sous le poids des médias et l’apathie des gouvernants, a bien du mal à organiser elle-même un véritable espace public de discussion et à faire le tri entre scientifiques et charlatans. Faute de retrouver un chemin collectif vers la raison, les obscurantistes de tous poils se réjouissent ouvertement de l’inanité du débat public en ces matières et s’empressent de diffuser mensonges abjects et délirantes théories du complot.

Leur tâche se trouve facilitée par l’asservissement évoqué plus haut, de la science à la technique et à l’économie, donnant naissance à cette chimère « technoscience ». La puissance brute de la technique et de sa logique, encore renforcée par l’idéologie néolibérale, a phagocyté l’idée de science dans l’imaginaire collectif… mais aussi jusque dans son exercice-même. La recherche scientifique se voit contrainte de fonctionner selon des principes et des objectifs qui lui sont étrangers et en opposition complète avec sa nature. Malade de la technocratie et du management, elle répond aux exigences d’intérêts privés de court terme, lobbies de toutes sortes, abandonnant en chemin ce qui fait sa grandeur.

Il s’agit par conséquent de rendre à la science sa dignité autant que sa place, perdues au profit d’une fuite en avant (comme on parle de fuite urinaire) dictée par l’appât du gain et l’utilitarisme effréné ; et de réaffirmer une évidence : ni la science ni la technique ne sont toutes-puissantes. L’hybris qui saisit parfois des scientifiques et, plus souvent, des gourous, escrocs et usurpateurs de plus ou moins bonne foi, dénature profondément le rôle que joue la science dans la société. Parée de tous les pouvoirs et victime d’une forme de pensée magique, elle est surinvestie de l’image d’une puissance qu’elle ne possède pas, en même temps que de peurs qu’elle ne mérite pas. En la libérant des liens dans lesquels l’enserre la technoscience, nous devons collectivement la rétablir dans son rôle au sein de la Cité. « Vaste programme » aurait répondu le Général mais programme nécessaire : la recherche scientifique ne peut être menée sereinement sans une rupture claire d’avec les objectifs extrinsèques qui lui sont aujourd’hui assignés. D’où l’importance d’une recherche publique forte, indépendante des diktats financiers et des imprécations à la rentabilité.

Cincinnatus, 23 septembre 2019


[1] Et non, je ne mets pas de langue vivante dans cette liste parce que j’estime que la maîtrise de la langue française est prioritaire. Or l’état lamentable dans lequel elle se trouve relève de l’urgence absolue et le plus grand nombre d’heures de cours possible doit y être accordé. Lorsque le niveau en français est satisfaisant (ce qui n’est aujourd’hui pas le cas pour la plupart des bacheliers !), alors peut-on, et doit-on, consacrer des heures de cours à une autre langue vivante. D’ailleurs, au risque de passer pour un horrible réac aux yeux des pédagogos bien-pensants et bienveillants, ou des néolibéraux utilitaristes vaillants promoteurs du globish, dans l’objectif d’améliorer la maîtrise du français, l’étude du latin et du grec me paraît plus utile que celle d’une langue vivante étrangère.

2 réflexions sur “Progrès scientifique : Prométhée chez les traders

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