PMA, GPA : de nouveaux droits ?

À propos d’un autre sujet, celui de la « fin de vie » et de l’euthanasie, j’ai dit les réticences suspicieuses que m’inspirent les certitudes tranchées lorsqu’on se trouve à l’intersection de l’intime et du public, du personnel et du politique, de l’individu et du citoyen… parce que, souvent, ces certitudes masquent avec peine des croisades personnelles. Si je ne remets en cause, a priori, ni leur justesse ni leur sincérité, elles ne peuvent, en revanche, entraîner ma conviction et ne devraient en aucun cas servir de boussole à la décision ni à l’action politiques.

Il me semble qu’à ce point focal de l’humain et du politique, les nuances importent plus que les éclats et qu’un certain flou peut ne pas ressortir à la pusillanimité. Car là se noue la question fondamentale de ce qu’est et doit être l’humain, que les injonctions autoritaires à la prise de position subsument et effacent. Aussi ne puis-je qu’encourager tous les Lucky Luke de l’invective à lire jusqu’au bout ce billet, avant de dégainer les noms d’oiseaux : « gauchiste fossoyeur de la famille » ou « réactionnaire homophobe » – peut-être accepteront-ils que l’on puisse préférer l’ombre du doute à la lumière aveuglante de la certitude.

Des certitudes, pourtant, je n’en manque pas. Aucun doute ne m’habitait lorsque je manifestais pour le mariage pour tous, simple loi d’égalité qui aurait dû être présentée comme telle. Le mariage civil étant la reconnaissance symbolique devant la communauté nationale d’un engagement à deux en même temps qu’un contrat réglant la répartition et l’usage de leurs biens, il n’y a aucune raison qu’il soit réservé à certains couples. Le déferlement de haine qui s’est abattu à cette époque m’a révolté : voir tous les extrémistes religieux se tenir la main dans une commune atrophie de l’humain en scandant des slogans où la violence le disputait à l’indignité, ne pouvait qu’évoquer une parenté sinistre entre ces ligues de vertu et les ligards passés. À propos du mariage pour tous, aucun doute pour moi alors, aucun doute depuis.

En ce qui concerne l’extension de la procréation médicalement assistée (PMA) à toutes les femmes et la légalisation de la gestation pour autrui (GPA), il me semble qu’un degré de complexité s’ajoute du fait qu’avec la création d’un nouvel individu le jeu ne se fait plus seulement à deux.

PMA : oui… mais ?

Mettons les choses au clair immédiatement : en ce qui me concerne, je n’admets pas la pétition de principe selon laquelle un enfant ne peut être élevé correctement que par un père et une mère. Un enfant peut être bien (ou mal) élevé par un homme et une femme, un homme seul, une femme seule, deux femmes ou deux hommes. Peu importe, la seule chose qui compte : l’intérêt de l’enfant et la qualité de l’éducation qui lui est offerte.

En outre, le nombre de couples hétérosexuels dysfonctionnels d’une part et, d’autre part, le nombre de psychopathes, d’ordures ou de simples connards élevés par leurs deux parents, devraient suffire à faire taire tous les propagandistes du modèle « un papa – une maman » comme horizon absolu de la famille.

Un enfant qui n’a pas un homme ou une femme à la maison se trouve nécessairement des modèles ailleurs, qu’ils soient mimétiques ou d’altérité. Ces modèles ne remplacent pas à proprement parler le parent absent mais servent à la construction de l’enfant dans laquelle ils peuvent jouer un rôle tout aussi éminent. D’autant que, souvent, un parent qui n’existe pas peut être préférable à un parent toxique. Il ne s’agit donc nullement de confondre enfants de divorcés et enfants issus de PMA comme des raccourcis trop rapides le laissent parfois entendre, mais de tordre le coup à l’idée selon laquelle un enfant ne peut s’épanouir que dans un seul modèle familial, tous les autres étant pathologiques.

Car la famille est un fait social autant que biologique. Les nombreuses questions touchant à la filiation des enfants de couples de femmes par PMA sont liées à cette dualité qui devient dissociation : elles concernent la relation de l’enfant d’une part au parent social mais non-biologique et, d’autre part, au parent biologique mais non-social.
La terminologie servant à désigner la conjointe de la mère biologique me semble un débat un peu vain dans la mesure où la place de chacun dans le foyer se construit progressivement ; pour le reste, c’est de la machinerie administrative d’état civil… qui, à l’heure actuelle, ne fonctionne guère de manière satisfaisante puisque des parents élevant des enfants depuis leur naissance se retrouvent dénués de droits. La correction de ces situations indignes par la reconnaissance de ce lien n’est que justice.
La recherche du père donneur, pour des raisons tant de construction de soi que médicales, mérite une attention particulière. Entre l’éventuelle volonté d’anonymat du donneur et les besoins psychologiques, sociaux et médicaux de l’enfant, la balance ne penche pas d’un côté ou de l’autre d’une manière aussi flagrante que beaucoup l’affirment péremptoirement. J’avoue, sur ce point, préférer suspendre mon jugement et laisser mûrir ma réflexion au soleil de la discussion.

De même, au sujet de l’évolution du dispositif de prise en charge financière par la collectivité, je m’interroge, sans trouver de réponse définitivement satisfaisante.
Avant tout, il me semble nécessaire de rappeler que, contrairement à ce que certains peuvent penser, encouragés par une désinformation coupable, avec la PMA, on ne commande pas un enfant comme on commande un Big Mac au comptoir. Les protocoles, même les plus légers, même les moins intrusifs, sont en général longs et complexes, certaines étapes peuvent être très douloureuses et la réussite n’est jamais assurée. Une PMA, ce n’est jamais anodin, jamais un choix de « confort ».

Quoique se lancer dans une PMA relève souvent du parcours du combattant, l’accompagnement médical et psychologique demeure bien conçu et le système français peut être salué pour sa générosité dans sa prise en charge par l’assurance maladie. Dans le cas des couples hétérosexuels, la prise en charge dépendait jusqu’à présent essentiellement de critères médicaux : infertilité d’au moins un des deux membres du couple, existence d’une maladie génétique ou transmissible [1].
La levée du diagnostic d’infertilité pour ouvrir à toutes les femmes une prise en charge des protocoles de PMA, dans la limite du nombre de tentatives actuellement en vigueur, me laisse dubitatif. En effet, l’assurance maladie a vocation à réparer ce que la maladie ou le handicap a endommagé (la capacité reproductive) et elle ne saurait donc servir à payer tous les parcours PMA – sauf à considérer, dans le cas des couples de femmes, que l’homosexualité est une maladie, ce qui est parfaitement abominable. Dès lors, peut-être serait-il plus logique de créer un fonds spécifiquement dédié, avec les cotisations correspondantes (ou bien siphonner d’autres caisses, tentation toujours forte chez les gouvernants). Car faire peser sur l’assurance maladie le financement de toutes les PMA entérine institutionnellement l’idée que la médecine dépasse sa fonction réparatrice [2]. Un tel bouleversement de paradigme suscite légitimement des interrogations qu’on ne peut balayer d’un revers de main.

Néanmoins, pour (ne pas vraiment) conclure, si ma réflexion n’a pas atteint les frontières fermes de la certitude, les questions que je continue de me poser ne suffisent pas à altérer mon attachement à l’ouverture de l’accès à la PMA à toutes les femmes.

GPA : non… mais ?

Il n’en va pas de même de la gestation pour autrui que d’aucuns présentent comme l’équivalent de la PMA pour les couples d’hommes. Si je peux comprendre les raisons qui poussent à un tel parallèle, la conclusion me paraît mensongère. La GPA se ramène toujours, quelles que soient les circonlocutions dont on la pare, à un double marché dont les objets sont l’humain. La femme qui loue son utérus se réduit à une usine de production d’un enfant produit d’échange et objet de consommation dans une transaction marchande. Peu importe qu’il y ait consentement, même sincère, de la femme, peu importe qu’il y ait contrat signé de gré à gré (depuis quand le droit commercial prime-t-il sur tout le reste ?!) : l’humanisme interdit que le commerce puisse s’étendre au corps humain.

Peut-être, sans doute même, cela paraît-il odieusement conservateur aux progressistes autoproclamés, mais c’est ainsi… l’humanisme peut et doit être un conservatisme à chaque fois que doit être conservé ce qui subsiste de proprement humain. Car l’individu entretient avec son corps un rapport d’identité que ne comprennent ni n’acceptent les antihumanismes, qu’ils soient néolibéralisme ou transhumanisme, deux idéologies sœurs. Néolibéraux et transhumanistes, relookés en « progressistes », ne conçoivent le corps que dans une analogie sophistique à la machine. Considéré comme simple instrument, toutes les limites tombent et le corps peut être amélioré à volonté voire, dans les phantasmes de plus en plus réalistes, changé pour un dispositif plus performant. Surtout, il peut être vendu ou loué comme n’importe quel objet ou service.

À écouter les bonnes consciences, l’exploitation et la marchandisation du corps seraient invalidées par l’invention de la « GPA éthique ». Se rendent-elles seulement compte qu’il s’agit là d’un oxymore ? Une « GPA éthique », c’est un cercle carré.

  1. Même qualifiée d’éthique, elle reste une transaction dont l’éventuelle gratuité ne change pas la nature : toute transaction nécessite la réification de son objet.
  2. La définition de l’épithète éthique varie tant d’un interlocuteur à l’autre qu’il ne signifie plus rien : de la GPA altruiste bien illusoire [3] à la GPA commerciale proposant à une femme « consentante » une « juste rémunération » (qu’est-ce que cela veut dire ?), le spectre est bien trop large pour que la notion ne soit pas instrumentalisée et signifie quoi que ce soit.
  3. D’ailleurs, ce flou qui entoure la « GPA éthique » me paraît le plus souvent servir de rideau de fumée pour faire avancer la GPA commerciale.
  4. La règle (statistique) ne correspond en rien au tableau idyllique dressé par les tenants de la « GPA éthique » mais bien au cauchemar de cliniques monstrueuses, en Inde, en Égypte ou en Thaïlande, où l’exploitation du corps des pauvres révèle le paroxysme de la logique de marché.

« Mais c’est pour éviter tout cela qu’il faut la légaliser chez nous », entend-on répondre. Puisque c’est légal ailleurs, autant se mettre au diapason ? Ce bon gros pragmatisme, censé faire taire toute critique, repose sur un relativisme aveugle : qu’est-ce qui justifie, en raison, que ce qui est permis là-bas, parce que c’est permis là-bas, devrait être permis ici ? Le sophisme est vertigineux.

« Mais on reconnaît les enfants nés de GPA à l’étranger ! » Certes, et je suis personnellement favorable à la transcription de l’acte de naissance à l’égard du père et à l’adoption de l’enfant par le conjoint ou la conjointe du père. Mais la reconnaissance d’un état de fait ne justifie en rien le principe de la GPA.

Enfin, les considérations économiques, religieuses, etc. sont hors sujet : quelle que soit la manière dont on tourne la question, il y a toujours, au point focal de la GPA, exploitation et marchandisation de l’humain.

Et pourtant.

Et pourtant j’ai dans mon cercle amical le plus proche des couples d’hommes qui feraient des parents formidables. Ils sont engagés dans un parcours difficile, exténuant, déchirant souvent, pour conjuguer leur éthique et leur volonté. Je sais leur sincérité pour faire au mieux ou au moins mal, parce que le réel, c’est toujours compliqué. Et ils savent qu’ils peuvent compter sur mon soutien plein et entier, sur mon aide même, que je suis à leur côté et que je ne leur ferai pas défaut. Le moment venu, je me réjouirai aux larmes de les voir enfin parents.

Contradiction ? oui, et je l’assume sereinement. Le principe de non-contradiction ne vaut que pour des propositions de logique formelle ; l’humain est par essence contradictoire. Il n’y a aucune hypocrisie à défendre à la lumière du public des principes humanistes exigeants et, dans l’ombre de l’intime, se soucier avec humanité du bien de ses êtres chers.

Cincinnatus, 7 octobre 2019


[1] Article L.2141-2 du code de la santé publique : « L’assistance médicale à la procréation a pour objet de remédier à l’infertilité d’un couple ou d’éviter la transmission à l’enfant ou à un membre du couple d’une maladie d’une particulière gravité. Le caractère pathologique de l’infertilité doit être médicalement diagnostiqué. »

[2] La distinction est classique et s’applique, par exemple, dans le domaine de la chirurgie : sont remboursées les chirurgies réparatrices et non les chirurgies plastiques. Bien entendu, je ne compare ici que des mécanismes et logiques, et certainement pas la nature des interventions (chirurgie plastique et PMA) ! J’ai déjà dit combien les PMA, quelles qu’elles soient, n’ont rien de récréatif ni de confortable ! Voir des députés expliquer avec sérieux que les couples hétérosexuels ne seront pas dissuadés de procréer naturellement relève du spectacle sinistre d’une classe politique ayant atteint les bas-fonds du ridicule.

[3] Défendue avec beaucoup de cœur par Élisabeth Badinter, femme remarquable dont je partage par ailleurs sans hésitation quasiment tous les combats.

2 réflexions sur “PMA, GPA : de nouveaux droits ?

  1. Si je peux me permettre, je ne vois guère l’intérêt de créer un fonds supplémentaire et des cotisations associées. Dès lors que la prise en charge de la PMA des femmes seules ou des couples femme-femme est mutualisée, autant que cette prise en charge soit assurée par les organismes qui prennent déjà en charge les parcours de soins les plus similaires, à savoir les PMA des couples femmes-hommes. Quitte à ce que les cotisations sociales soient ajustées en conséquence. Le coût de la mise en place, de la collecte et de la redistribution d’une nouvelle cotisation me semble bien supérieur à celui de l’ajustement des cotisations sociales existantes.

    Et je ne limiterai pas la médecine à une fonction réparatrice : la vaccination vise à augmenter les capacités de défense immunitaire et donc à « augmenter » l’Homme ; les conseils nutritionnels et la prévention, en général, ont également une fonction d’amélioration ou du moins d’optimisation (allonger la vie ou allonger la vie en bonne santé, par exemple).

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  2. Une question, par ailleurs : pourquoi voir en tout don « une transaction dont l’éventuelle gratuité ne change pas la nature » ? Est-ce à dire, par exemple, qu’un don de sang tel qu’il est pratiqué en France est une transaction « cachée » ?

    Si le terme de GPA éthique ne veut rien dire en lui-même – je suis bien d’accord –, la proposition faite par Élisabeth Badinter a le mérite d’être précise et tient davantage du don – don de sang, don de moelle osseuse, don d’organe d’une personne vivante envers un proche – que d’une transaction commerciale.

    Plus généralement, il existe des situations inacceptables quant aux prélèvements de sang et aux prélèvements d’organes, dans bien des pays ; il existe des situations tout aussi inacceptables d’exploitation des femmes dans le cas de la gestation pour autrui. Mais ces situations résultent pour partie de choix législatifs et de contrôles défaillants. Elles ne sont pas des « dérives naturelles » du don de sang, du don d’organes ou de la GPA. Faire d’autres choix législatifs est possible, et ce qui a été fait pour le don du sang ou pour le don d’organes entre vivants est un bon point de départ. L’encadrement des essais cliniques sur les personnes bien portantes est également un point de départ utilisable, par exemple en ce qui concerne l’éventuel dédommagement des donneurs pour leur temps d’hospitalisation.

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