Macron : Sarko 2.0 ?

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Crédit : Ludovic MARIN / AFP

Oh ! Tout n’a pas débuté avec Sarkozy.
Non : ce serait lui faire trop d’honneur que d’en faire le premier de quoi que ce soit.
Déjà, sous la présidence pompidolienne, la fascination naïve pour le progrès technique a provoqué moult désastres économiques, urbanistiques, politiques, idéologiques… qui, il faut l’avouer, ne sont rien en comparaison de la catastrophe giscardienne.
Le septennat du polytechnicien, censé incarner la « modernité » rayonnante, a amplifié ces prémisses à la puissance de la rupture. La « crise » du premier choc pétrolier a bon dos, l’idéologie de petit affairiste orléaniste qui régnait en lui et autour de lui pouvait bien s’en passer pour mettre à l’œuvre son programme d’asservissement de l’économie nationale aux marchés. Enterré le gaullisme : dorénavant, la politique de la France se ferait à la Corbeille.
De ce point de vue, la parenthèse ouverte en 81 s’étant bien vite refermée en 83, Mitterrand n’a guère fait mieux puisque, sans réaffirmer la souveraineté économique vis-à-vis des marchés, il est allé jusqu’à abandonner la souveraineté nationale aux instances antidémocratiques et antieuropéennes de l’UE… et, plus sournoisement, il a initié le lent assassinat de l’école publique sous le sinistre ministère Jospin, dont les brillants résultats nous éclatent à la figure.
Quant à feu Jacques Chirac, le peuple cocufié de la fracture sociale lui doit quand même la plus grande vague de privatisations jusqu’alors – en tandem avec le même Lionel Jospin, aucun étonnement à surjouer ici – et l’imprégnation des esprits par un économicisme dogmatique parant l’économie des atours à la fois d’une science exacte et d’une toute-puissante préscience confinant à la magie. L’obsession du PIB, de la dette, des « réformes structurelles » et de la réduction drastique des dépenses publiques, version présentable de la volonté idéologique de dépecer l’État et de châtier les fonctionnaires boucs-émissaires de tous les maux de la société, a pris alors toute sa démesure.

Le néolibéralisme semblait ne pouvoir triompher plus.
Hélas, on peut toujours faire pire.

En effet, présentés ainsi, les bilans des premiers présidents ayant succédé à de Gaulle semblent peu glorieux. La justice commande toutefois de les nuancer : chacun à sa manière, ils ont su incarner la France avec plus ou moins de succès, fait preuve de grandeur avec plus ou moins de sincérité. L’histoire sait reconnaître en eux une certaine vision et une conscience de la singularité de la France et de l’importance de leur mission. Dans la durée du mandat ou dans l’effraction de l’événement, ils ont assumé leur rôle et prouvé leur attachement à ce pays et leur compréhension de ce peuple [1].

Comment Sarkozy a fait sauter toutes les digues

Et c’est sans doute dans cet attachement des précédents présidents à la France et à son peuple que celui qui ne jurait que par la « rupture » a fait montre de toute sa capacité de nuisance. Sarkozy président a libéré une violence inouïe envers tout ce qui rend la France singulière par rapport aux autres pays du monde. Il s’est acharné à détruire méthodiquement ce que ses prédécesseurs avaient tant bien que mal réussi à préserver. Au nom d’une « modernité » passablement idéologique, Nicolas Sarkozy et sa clique ont montré une volonté inexpugnable de transformer la France en ce qu’elle n’est pas et n’a jamais été : un succédané caricatural du monde anglo-saxon – caricature si ridicule que même les anglo-saxons la renieraient. Quel complexe psychotique, quelle haine de soi pathologique peuvent ainsi motiver une action entièrement tournée vers l’anéantissement de ce qui distingue sa propre nation ? S’il ne surgit pas de nulle part, Sarkozy n’en a pas moins représenté un moment de bascule : culte du pognon, haine de la culture et de l’intelligence, division des Français, atlantisme servile, dissolution de la laïcité… Sarkozy ne nous a rien épargné.

Pourquoi Hollande ne les a pas reconstruites

Les plaies ouvertes par son prédécesseur devaient être refermées par François Hollande. Il avait une mission, une seule, il a été élu dans un but, un seul : réconcilier les Français. Rebâtir tout ce que Sarkozy avait démoli. Rassembler, redresser. Il n’a rien fait de tout cela. Au contraire. Il devait réaffirmer l’importance fondamentale de la laïcité ; malgré la gravité inouïe des attentats perpétrés pendant son quinquennat, il a toujours favorisé l’ambiguïté. Il devait rendre à l’État sa dignité ; il a sombré dans le vaudeville. Il devait défendre les plus faibles, lutter contre son « ennemi, la finance » ; il s’est vendu aux plus offrants. Le hollandisme ne fut à bien des égards qu’un sarkozisme honteux de lui-même. Il n’a rien corrigé. Rien fait. Il n’a fait qu’encourager tous les renoncements à l’âme française, qu’accompagner le mouvement en feignant d’en être l’initiateur. Il a appliqué la même méthode en tous les domaines, celle qui avait fait de lui le petit maître du château de Solférino : ne jamais affirmer une ligne idéologique claire mais toujours ménager les intérêts divergents, non pour les concilier mais dans un vil jeu tacticien. Un jeu, surtout, risible lorsqu’il s’appliquait aux groupuscules prétendument socialistes, mais devenu criminel quand il s’est étendu à la nation française.

Quand Macron devient l’exécuteur testamentaire du sarkozisme, au-delà de toutes les désespérances

L’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron a été parfaitement préparée par une campagne de storytelling n’ayant rien laissé au hasard. Alors que Hollande prétendait que son ennemi, la finance, n’avait « pas de visage », il a lui-même fait surgir sur scène une gueule d’acteur américain au sourire trop blanc pour être honnête. Tous les grognards du néolibéralisme, rassemblés derrière leur champion, ont ensuite réussi à travestir leur candidat en incarnation du centrisme humaniste, brillant descendant direct du Bayrou de 2007. Quelle tristesse de voir tant de centristes sincères se laisser ainsi berner ! Comme si une étiquette mensongère pouvait transformer magiquement le contenu du pot. Profitant des suicides collectifs des deux principaux partis, rendus possibles par l’aberration des primaires, le candidat du pognon se faisant passer pour celui du « cercle de la raison » n’avait qu’à se laisser porter vers la victoire comme dans toute mauvaise émission de téléréalité.

Macron président jouit d’une situation exceptionnelle : il fallait quelqu’un pour préparer le terrain en détruisant tout ce qui tenait encore debout, Sarkozy s’en est chargé ; maintenant que la place était dégagée, la tâche s’avérait aussi conne qu’un orgue de barbarie – les trous sont déjà faits, il n’y a qu’à tourner la manivelle. Et Macron s’avère un expert. Tout ce que Sarkozy a préfiguré sans pouvoir aller au bout de son ambition, faute de temps, Macron le réalise : piétinement de la laïcité ; massacre de la culture et de la langue française ; achèvement de l’école républicaine comme on achève un cheval, une larme dans l’œil et une balle dans la tête ; destruction des services publics ; asservissement de l’économie aux marchés et de la diplomatie à l’atlantisme (ou l’inverse, ce qui revient au même) ; anéantissement du semblant de démocratie représentative qui demeurait par la réduction du Parlement au ridicule spectacle d’une mauvaise fête foraine de village ; mépris de la nation française à laquelle il préfère la start up nation… Le tout, et peut-être est-ce le pire, au grand jour avec une conviction assumée et la revendication arrogante d’avoir raison.

Même Sarkozy pouvait parfois travestir ses veuleries, mêmes les autres présidents tentaient de sauver les apparences lorsqu’ils biaisaient et trahissaient la nation. Macron n’a même plus besoin de ces stratagèmes qui, à défaut de préserver l’honneur, dénotaient une forme de mauvaise conscience. Tout cela est devenu inutile. Pourquoi porter un masque quand la société n’est que mascarade ? En fils rebelle et dégénéré de Nietzsche, Macron fait de la communication à coups de marteau. La mise en scène d’un fantasmatique rapport direct au peuple, dans des shows dignes du village Potemkine, n’est que la conséquence évidente et nécessaire d’une présidence dont le paradigme est le spectacle. Et encore : ce pourrait-être Racine ou Molière… hélas, nous subissons le monde de Jarry – merdre alors !

Cincinnatus, 14 octobre 2019


[1] Je dois avouer que pour Giscard, je préfère me réfugier derrière le bénéfice du doute.

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