La société de l’obscène

L’ignoble est devenu la règle. Images des incendies australiens, vidéos tournées clandestinement dans des abattoirs ou des élevages intensifs [1], matraquage de scènes d’humiliations d’individus ou de massacres de populations entières… le chapelet d’ignominies s’égrène sur tous les écrans dans une juxtaposition clipesque aux effets narcotiques. La diffusion continue d’images atroces de souffrance, d’actes odieux commis contre l’homme, le vivant ou la planète dévoile ce que chacun fait mine d’ignorer et s’empresse d’oublier. Alors que nous devrions tous trembler d’effroi et ostraciser les coupables hors de la société des hommes, les réactions effarouchées de l’instant laissent aussitôt la place à l’émotion suivante.

Car la succession effrénée d’hyperboles saturées d’adrénaline et de moraline, mettant sur le même plan l’horrible, le sordide et l’anecdotique, éteint toute sensibilité réelle. Ces millions de vidéos exhibent toutes sortes d’outrages insupportables que l’on supporte d’autant mieux que l’accumulation statistique abaisse dramatiquement le seuil de tolérance à l’intolérable. La mithridatisation des esprits, entre lavage de cerveaux et bourrage de crânes, efface le réel. Les images d’abjections fonctionnent comme une toile de fond sur la scène d’un théâtre – décor auquel aucune attention n’a plus besoin d’être portée.

La perception de la réalité à travers les écrans offre l’illusion d’une appréhension immédiate alors même qu’il s’agit d’une mise à distance : le mensonge de la connexion ubiquiste sert à masquer une déconnexion au monde. Le mélange de fiction et de réel imprègne tout et jette au regard un brouillard qui poisse la réflexion. Les mêmes codes visuels formatent le divertissement du spectacle industrialisé, l’information journalistique et le déferlement anarchique des réseaux sociaux. Pour réagir instinctivement à ces stimuli calibrés, plus besoin de cerveau : une moelle épinière suffit. L’émotion spontanée, brutale se conforme aux attentes du diffuseur, comme le langage écrit abandonne ses nuances pour le simplisme puéril des émoticônes.

Une image ignoble : « Ouh ! c’est horrible ! »
Suit une vidéo crétine : « Oh ! c’est mignon ! »
Suit… ad nauseam. Mais la nausée ne vient même plus.

Ainsi homo spectator décérébré se voit-il réduit aux réactions épidermiques télécommandées. Ce zapping de l’émotion qui effleure le réel interdit toute profondeur, toute prise de conscience. Nous n’avons pas à craindre le développement des robots, puisque nous sommes déjà des robots. Victimes consentantes d’une atrophie débilitante de la sensibilité en ses nuances, nous avons définitivement abandonné la quête du Vrai, du Bien, du Beau et du Juste, pour la recherche de l’optimal, de l’utile, de l’efficace et du confortable. L’humain réifié, de sujet de l’action, est devenu objet de processus. Certains ont la folie des grandeurs, nous sombrons dans la folie de la petitesse.

Et lorsque, l’œil détaché un instant de l’écran, nous sommes physiquement confrontés à l’inhumain qui devrait nous arracher un cri de révolte, nous détournons encore le regard, comme nous enjambons ces malheureux endormis à terre, le cœur serré le temps d’un uniquement battement. Ayant abdiqué honneur, vertu et volonté, assujettis à un devoir d’émotion potemkine, cette apparente attention dissimule une indifférence pire que toute cruauté. La nouvelle sauvagerie pue la mort. Nietzsche nous a prédits : les derniers hommes qui clignent de l’œil. Weber nous a décrits : les « spécialistes sans vision et voluptueux sans cœur – ce néant s’imagine avoir gravi un degré de l’humanité jamais atteint jusque-là ».

Quel cri dans l’obscurité saura réveiller les hommes ? aucun. Le long hiver ne fait que débuter et ne prendra jamais fin. Il n’y aura pas de printemps pour l’esprit et la raison. Le bain narcotique anéantit l’humain en nous. La désinstruction sert la démagogie et écrase la culture. Seule subsiste cette servilité volontaire que les imbéciles appellent « confort » et les scélérats « liberté ». Plus de commun, plus rien d’humain dans ce monde glacé. Rien qu’une succession d’images violentes, insoutenables pour des humains mais anodines pour cette nouvelle race d’hommes dénués d’humanité, et devant lesquelles la raison s’abyme.

Il y a du Goya dans cette horreur.

Cincinnatus, 27 janvier 2020


[1] Par exemple, et sans même adhérer aux thèses « antispécistes » ni aux discours radicaux de l’association L214, les vidéos que celle-ci diffuse ont le mérite de dévoiler autant d’applications de la folie humaine dans la mécanisation de l’horreur. Elles soulèvent l’âme… le temps de passer à autre chose. On s’émeut un instant de voir des poussins broyés dans des machines conçues dans cet objectif ou des jeunes volailles accrochées par le cou à une autre machine qui enserre leur bec et le brûle à vif, à la chaîne, etc. etc. sans s’arrêter pour prendre conscience qu’un jour, quelqu’un, mû par la cupidité, a pu se dire « on doit se débarrasser des poussins mâles » ou « on doit brûler les becs ». Rien que cela devrait faire frémir d’horreur n’importe quel esprit sain, viscéralement révolté par la réification du vivant ! Or ce n’est que le début puisque, ensuite, quelqu’un d’autre a imaginé des machines complexes, perfectionnées, des merveilles d’ingéniosité… conçues dans l’objectif de broyer des poussins ou de brûler des becs à la chaîne. Si nous étions humains, nous devrions enfermer définitivement les malades capables de telles inventions. Mais nous sommes tous, collectivement, ces malades. Alors nous oublions.

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