Paris, entre misère et indécence

Paris est schizophrène. Loin du psittacisme à la mode d’un fantasmatique « vivre-ensemble » dégoulinant de moraline, le territoire parisien se morcelle en ghettos étanches juxtaposant poches de misère et ghettos de riches. Les arrondissements à deux chiffres du nord-est et du sud-est parisien rassemblent l’essentiel des logements sociaux et des structures d’accueil des migrants, toxicomanes et sans-abris, pendant que les autres quartiers se ferment aux rares classes populaires et moyennes qui y demeuraient.

La misère parisienne prospère. L’accroissement du nombre de clochards et de migrants dans les rues est sensible pour tous les Parisiens. La gestion à la petite semaine du phénomène, en fonction des bouffées de tension, dénote qu’aucune stratégie – ne parlons même pas de politique –ne semble découler d’une volonté réelle d’éradication des causes de cette misère. Les (ir)responsables politiques n’ont toujours pas compris que les pauvres gens ne doivent pas être gérés par une forme froide de paternalisme managérial mais aidés, accompagnés, soignés, traités avec humanité et dignité. Au contraire, ils sont regroupés toujours dans les mêmes quartiers, dans des conditions ignobles, sans qu’aucune solution ne soit apportée, entretenant et encourageant une situation explosive et insupportable. Cabossés de la vie, délinquants, cas psychiatriques lourds, réfugiés, toxicomanes… nécessitent autant de traitements différents mais se côtoient dans une promiscuité inhumaine. Manque de soutien de l’État, visées électoralistes, cynisme, incompétence ne justifieront jamais un tel abandon.

Si les plus pauvres vivent mal à Paris, les classes populaires et moyennes, elles, n’y vivent presque plus. Les ouvriers et employés aux revenus modestes ont depuis longtemps fui la capitale. Les classes moyennes les suivent, au premier enfant pour la plupart, au second pour les plus chanceux. Marronnier des hebdomadaires, les prix exorbitants de l’immobilier ne font même plus broncher. L’anesthésie par des nombres qui ne veulent rien dire au commun des mortels fonctionne parfaitement pour laisser croire que l’obscénité est normale.
« C’est le marché ! » se dédouanent les parasites qui y trouvent leur compte.
« C’est le marché ! » se désolent les habitants qui renoncent après avoir fait leurs comptes.

Consécration du marché tout-puissant et de l’idée folle que les « lois » de l’économie sont du même ordre que celles de la physique ! Imaginer que le marché immobilier parisien soit simplement une monstruosité folle est une hérésie interdite par le dogme néolibéral. Alors que chacun doit posséder de quoi vivre dignement et donc, au premier chef, les murs et le toit qui le protègent, vouloir mettre un terme à l’obésité d’une bulle indécente qui n’enrichit que les plus riches au détriment de l’intérêt général passe aujourd’hui pour un crime. Il n’y a qu’à calculer le rapport entre le prix de l’immobilier, tant à la location qu’à l’achat, entre Paris et n’importe quelle autre ville française pour réaliser l’absurdité scandaleuse de la spéculation. Conséquence : la « mixité sociale » devient une sinistre plaisanterie à mesure que la balkanisation s’opère entre ghettos de (très) riches et ghettos de (très) pauvres, resserrant l’étau autour des rares membres des classes intermédiaires ayant la chance de résider encore à Paris – souvent au prix d’importants sacrifices financiers tant la vie y est chère.

Cet enchérissement conforte l’entre-soi des riches. Que l’on m’entende bien : le problème ne réside pas dans le fait que certains individus possèdent beaucoup d’argent et de biens – cela, je m’en contrefiche : tant mieux pour eux ! – mais dans les réflexes souvent induits par une richesse hors-norme : l’ostentation arrogante d’un luxe indu, l’élévation de l’argent comme valeur cardinale et la rapacité crapuleuse. Si la richesse vient d’un effort, d’une prouesse, d’un labeur, qu’elle est méritée par les talents ou l’obstination, qu’elle est assumée pour ce qu’elle est, c’est-à-dire la récompense matérielle d’une qualité, aucun problème. En revanche, l’injustice qui s’affirme et s’affiche, l’indécence érigée en fierté, l’image du pognon facile crachée à la gueule de tous ceux qui n’en ont pas, la culpabilisation par ceux qui ne se sont donné que la peine de naître, l’assimilation du fric à une valeur intrinsèque de l’individu qui le possède, la conviction que l’argent place son possesseur au-dessus du commun et des lois et règles qui doivent s’appliquer à tous… c’est tout cela qui s’exhibe avec hargne et morgue, qui défigure et dénature Paris.

À suivre…

Cincinnatus, 3 février 2020

Une réflexion sur “Paris, entre misère et indécence

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