De l’altruisme en milieu confiné

« Le sordide et l’admirable font meilleur ménage en l’homme qu’on ne le croit d’ordinaire et le problème est de tirer le second du premier. »
André Malraux, Le Démon de l’absolu

Il y a de la veulerie en chacun de nous ; reste à savoir à quel point on refuse de s’y abandonner. La crise actuelle fonctionne ainsi comme un puissant révélateur de tout ce qu’il y a de pire chez nos contemporains… mais aussi de pas si mal.

De l’(in)utilité de nos métiers

En témoigne la prise de conscience, qu’on espère durable, de l’importance cruciale de tous ces métiers invisibles, méprisés, oubliés, sur lesquels pourtant repose notre société. Bien sûr, les soignants d’abord, au centre des théories du care dont se rengorgent les sociologues pleins de moraline mais qui ne sont que verbiage devant la réalité de ces métiers : médecins, infirmiers, aides-soignants et tous ceux aujourd’hui « en première ligne », expression martiale qui ne veut rien dire du tout si ce n’est que ce sont eux, et eux seuls, qui, par leur compétences, leur abnégation et leur acharnement, limitent les dégâts.

Dans l’indifférence générale, ils ont passé des mois à manifester, à hurler contre le manque de matériel et de postes, contre une gestion comptable inique, contre le mépris de la classe dirigeante ; en retour, ils n’ont reçu que des coups de matraque et des coups de mentons. Aujourd’hui, ils sont qualifiés de « héros » par ceux-là-mêmes qui leur ont retiré les moyens de faire leur métier, et applaudis par une population qui se pâmait devant les promesses de réduction des « coûts » auxquels étaient assimilé il y a encore peu ces « héros ». Ne boudons donc pas notre plaisir de les applaudir à 20h en compagnie de tous les nouveaux convertis.

Outre ces métiers de la santé, on redécouvre aussi l’existence de toutes les petites mains de notre société, dans chaque domaine. Des caissiers aux éboueurs, ils subissent aujourd’hui de plein fouet les négligences et la désinvolture de certains mais parviennent à rappeler à la plupart le rôle primordial qu’ils jouent dans notre vie. Le regain de popularité des « vrais métiers » jette une lumière crue sur l’inutilité sociale des bullshit jobs, et renverse – pour combien de temps ? – la pyramide des valeurs. Tant mieux !

Chacun participe au monde commun

Quoiqu’ils n’aient aucune part concrète dans la lutte contre la maladie, beaucoup d’autres corps de métiers et moult institutions participent à leur manière et s’emparent d’un rôle symbolique majeur dans l’accompagnement du confinement. Les enseignants poursuivent leur mission dans des conditions impossibles – et les parents d’élèves découvrent (enfin !) combien leur activité est éloignée de l’image caricaturale qu’ils s’en font. Des musées, bibliothèques, etc. se mobilisent pour maintenir le lien avec leurs publics et déploient des trésors d’imagination pour poursuivre leur mission au service de la culture. Des artistes, professionnels et amateurs, se jouent du confinement et éclairent le quotidien par quantité de performances réjouissantes. De nombreuses entreprises participent à l’effort commun en réorganisant leur activité pour produire des matériels nécessaires dans la lutte contre le virus. Des restaurateurs se mettent au service des soignants ou des nécessiteux. Etc. etc. etc.

Toutes les initiatives, aussi symboliques ou anodines soient-elles, participent à une solidarité inhabituelle pour notre modernité individualiste. À l’échelle d’un quartier, voire d’un immeuble, l’entraide semble de nouveau à la mode. Le sentiment d’appartenir à un ensemble commun n’est plus ringard. On se téléphone plus, on s’inquiète sincèrement pour ses proches. On redécouvre les limites de l’humain et l’abomination de l’hybris. Et lorsque vient le rendez-vous de 20h, à la fenêtre, on se fait signe, on s’interpelle, on échange quelques mots, entre humains qui ont conscience de vivre simultanément une expérience partagée.

Le retour du politique ?

Le politique, au sens arendtien de partage de la parole et de l’action, de volonté d’édifier ensemble un mode commun, retrouve ainsi force et vigueur. Sans doute sommes-nous encore loin de l’expérience d’un peuple qui prend conscience de lui-même et se réinstitue comme nation. Mais quelque chose pourrait se passer là. Un indice original : la reconquête de tout un pan du vocabulaire qui paraissait tabou. On commence en effet à réentendre des mots jusqu’ici interdits. Il n’y a qu’à peine un mois, quiconque osait parler de « frontières », de « souveraineté nationale », de « production française », de « consommation locale », de « réindustrialisation », de « limites du capitalisme », des « méfaits de la mondialisation », en bref : de « reprise en main de l’économique par le politique »… était immédiatement qualifié, selon son pédigrée, de ringard, de réactionnaire, de populiste ou de fasciste. Les mêmes qui, hier, associaient ces idées aux « pires heures de notre histoire »,  leur trouvent aujourd’hui charmes et vertus. Encore un effort et l’on pourra peut-être de nouveau invoquer « l’intérêt général » sans être traité de bolchévique !

Plaisanterie à part, une crise sanitaire de cette ampleur rappelle douloureusement l’articulation complexe entre l’intime et le public. Dans les mots d’Hannah Arendt :

Il n’y a rien de moins commun et de moins communicable, et donc de plus sûrement protégé contre la vue et l’ouïe du domaine public, que ce qui se passe à l’intérieur du corps, ses plaisirs et ses douleurs, son travail de labeur et de consommation. De même, rien ne nous expulse du monde plus radicalement qu’une concentration exclusive sur la vie corporelle, concentration imposée par la servitude ou par l’extrémité d’une souffrance intolérable. Si, pour une raison quelconque, on veut que l’existence humaine soit entièrement « privée », indépendante du monde et uniquement consciente du fait de son existence, on devra nécessairement fonder son raisonnement sur de telles expériences ; […] l’expérience « naturelle » qui est à la base de l’indépendance soit stoïcienne, soit épicurienne n’est pas le travail ni la servitude, c’est la douleur. Le bonheur que l’on atteint dans l’isolement et dont on jouit confiné dans l’existence privée ne sera jamais que la fameuse « absence de douleur », définition sur laquelle s’accordent obligatoirement toutes les variantes d’un sensualisme cohérent. L’hédonisme, pour lequel seules les sensations du corps sont réelles, n’est que la forme la plus radicale d’un mode de vie apolitique, totalement privé, véritable mise en pratique de la devise d’Épicure : lathe biôsas kai mè politeuesthai (« vivre caché et ne point se soucier du monde »). [1]

En nous obligeant à un repli complet sur l’intime et en nous faisant affronter une « concentration exclusive sur la vie corporelle », cette crise pourrait peut-être, par contraste, exacerber le besoin de public, de politique.

Cincinnatus, 13 avril 2020


[1] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Pocket Agora, 1983, p. 160

Une réflexion sur “De l’altruisme en milieu confiné

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