De l’égoïsme en milieu confiné

« Le sordide et l’admirable font meilleur ménage en l’homme qu’on ne le croit d’ordinaire et le problème est de tirer le second du premier. »
André Malraux, Le Démon de l’absolu

Depuis le début de la crise sanitaire, toute la classe politique française, exécutif et majorité parlementaire en tête, est affligeante d’incurie. Le mélange d’incompétence et de cynisme du pouvoir actuel les rend responsables des milliers de morts qui auraient pu être évités s’ils avaient fait preuve du minimum de vertu civique et de sens des responsabilités que l’on est en droit d’attendre de nos gouvernants. Leurs atermoiements, ambigüités et mensonges n’ont pu, en outre, que troubler les esprits et encourager les individus à prendre à la légère le drame collectif.
Faut-il pour autant dédouaner les citoyens de leurs responsabilités ?
Certainement pas, tant les comportements de certains de nos contemporains révèlent l’égoïsme qui les meut et le mépris dans lequel ils tiennent toute forme de monde commun. Le narcissisme de l’enfant qui joue au président ne reflète que celui de ses arrogants sujets [1].

Partir ou rester ?

Il est de bon ton de s’offusquer du départ de Parisiens pour la province juste avant le confinement. Horribles bourgeois et bobos qui, effrayés, ont préféré disséminer le virus et contaminer des régions entières plutôt que d’affronter leur destin !
Mouais. Bof.

Peu enclin à l’exercice de la confession, je vais toutefois m’y livrer, quitte à scandaliser les belles-âmes : nous nous sommes sérieusement posé la question, lorsque le confinement paraissait inéluctable, de demeurer chez nous ou de gagner une maison familiale, avec un vaste champ pour jardin et premiers voisins à plusieurs centaines de mètres, où ma fille de deux ans pourrait supporter un peu mieux l’enfermement que dans notre appartement parisien au sixième étage. Ce qui nous a retenus : l’âge avancé de la famille présente sur place, à qui nous ne souhaitions faire courir aucun risque. Nous sommes donc restés.

Et nous ne prétendons pas un instant être des héros pour autant ; pas plus que ceux qui ont fait l’autre choix ne sont nécessairement des salauds.

Je ne jetterai jamais la pierre sur ces amis partis la veille du confinement avec leurs deux gosses, en prenant soin de ne rencontrer personne sur la route, pour une maison isolée dont ils ne sortent qu’une fois par semaine pour se ravitailler – sortie au cours de laquelle ils croisent dans le hameau dix fois moins de monde qu’en cinq minutes en bas de leur immeuble à Paris. Comme eux, ils sont nombreux à avoir décidé de s’enfermer dans les conditions les moins mauvaises possibles et je ne vois pas en quoi on devrait le leur reprocher.

Rien à voir, donc, avec ceux qui confondent confinement et vacances, et sont partis tranquillement à la campagne non pour se protéger, eux et leurs proches, mais pour profiter du beau temps. La retenue et l’humilité ne semblent d’ailleurs pas avoir été le fort de quelques « exilés », empressés de dévaliser les commerces dès leur arrivée sur des terres qu’ils considéraient conquises. De même, il y a une dizaine de jours, alors que s’achevait la troisième semaine, les images de files de voitures prenant la route des vacances étaient choquantes. Une fois le confinement commencé, on ne sort plus. Point.

Confinés et cons finis

Vaut-il mieux s’être réfugié dans une maison de campagne où l’on fait attention à ne croiser personne et à respecter toutes les recommandations ou bien être resté à Paris et descendre tous les jours se promener tranquillement pendant une heure sans se soucier des autres ? La seule question qui devrait se poser est celle des comportements des individus pendant le confinement, où qu’ils se trouvent. Prennent-ils toutes les précautions possibles ? Montrent-ils un minimum de civisme ? On peut être responsable n’importe où ; on peut être un connard à Paris comme en province.

Et s’il y a bien une chose universellement répandue dans l’espère humaine, c’est l’égoïsme stupide. En ville, le nombre est désespérant de promeneurs baguenaudant nonchalamment dans les rues, sans aucune protection pour eux-mêmes, sans aucune précaution pour les autres, comme si toute cette histoire ne les concernait pas.
Autour d’eux, prolifèrent dans une agitation brownienne les joggeurs, engeance déjà insupportable en temps normal et qui pullule depuis le début de la crise : effet secondaire détestable, le coronavirus nous transforme en peuple coureur. Les athlètes de haut niveau ont cessé de s’entraîner mais les lycras fluos continuent de courir et se multiplient.
Que l’on me permette une question triviale : depuis quand la course à pied en milieu urbain est-elle devenue une activité à tel point essentielle à l’existence de celui qui la pratique qu’elle légitime la mise en danger de la vie d’autrui ? Car ces coureurs des villes, qui crachent leurs poumons et leurs miasmes à dix mètres à la ronde, frôlent (voire bousculent) les autres comme avant, croyant toujours que le monde leur appartient.

Promeneurs, coureurs, et autres arpenteurs de bitume pour le plaisir ne comprennent-ils donc pas que sortir en étant sain, c’est prendre le risque d’attraper cette saloperie et que, bien pire, sortir en étant porteur potentiel, c’est assumer celui de contaminer et de tuer d’autres personnes ? Tous ceux qui sortent pour « prendre l’air », « ne pas rester enfermé » (joli truisme !), « aller laver la voiture » ou « taper le carton au bar comme d’habitude »… jouent à la roulette russe en pointant l’arme sur les autres. Quel courage !

Cette inconscience criminelle atteint un niveau d’abjection supplémentaire lorsque s’en mêlent les obscurantismes variés qui définissent si tragiquement notre modernité : théories du complot paranoïaques ; roulements de mécaniques qui voient des crétins incultes se prendre pour des résistants transgressifs, fiers de ne pas respecter les règles d’hygiène de base ; superstitions qui démontrent, encore une fois, que les cadavres forment le terreau sur lequel les religions poussent le mieux… Des générations et des territoires entiers ont été abandonnés, l’école remplacée par Hanouna, la pensée et la raison par les délires de la religion ou de l’idéologie, la solidarité par l’arrogance, l’État par les mafias. Les territoires perdus de la République ne se trouvent pas que dans les banlieues [2] : à la fois géographiques et symboliques, il sont aussi à chercher dans ces esprits si englués de superstition et de préjugés qu’il sont rendus imperméables à la science et à la raison.

On achève bien le monde commun

Quelques millions d’années d’évolution, peut-être est-ce encore trop rapide pour passer du bigorneau à l’être humain : certains en ont conservé des réflexes – et la réflexion. Enfermés dans leur moi exorbitant plutôt que chez eux, ils se moquent des règles communes, ne reconnaissant aucune contrainte acceptable, et traitent de fasciste toute remarque quant à leur puérilité capricieuse. Il font de l’incivisme une vertu et de la bêtise un étendard.

« On a le droit de sortir », gueulent-ils. Certes, ils en ont le droit formel mais, de tout ce qui est autorisé, devrait-on s’emparer avidement, sans pensée ni réserve ? Encore une fois, entre, d’une part, descendre le temps de faire ses courses en prenant soin de ne s’exposer ni d’exposer les autres à aucun risque et, d’autre part, céder à l’envie de prendre l’air pour se faire plaisir, il y a un monde – celui qui sépare la nécessité de la superficialité. Celui, surtout, qui sépare le citoyen raisonnable de l’individu égoïste.

Ils applaudissaient hier aux promesses de supprimer des centaines de milliers de fonctionnaires [3] – osent-ils aujourd’hui applaudir les soignants à 20h ?
Ils ont élu des incapables sur des programmes démagogiques promettant de baisser les impôts et de saigner les services publics – relaient-ils maintenant les appels aux dons pour la recherche et l’hôpital ?

[En passant, un mot à ce sujet : l’hôpital se fout de la charité ! [4]
Ce n’est pas en mendiant qu’on finance les services publics, c’est en payant des impôts ! C’est en recrutant et en formant des fonctionnaires, qui ne sont pas des parasites comme le prétendent ceux qui préfèrent désigner des
boucs-émissaires qu’assumer leurs responsabilités. Les électeurs qui ont reconduit les mêmes politiques mortifères depuis des décennies et ont alimenté la haine contre le service public sont aussi coupables que les gouvernements successifs de ces milliers de morts.]

Biberonnés au fantasme narcissique de la toute-puissance, ces enfants capricieux et sots placent leur volonté de plaisir au-dessus de l’intérêt général. Se fichant de toute forme de responsabilité, ils se vautrent dans leur besoin de satisfaction immédiate du désir, au péril de leur vie et, surtout, de celle de leurs concitoyens. La possibilité d’un monde commun se fracasse contre ce mur d’individualisme. Les derniers hommes du Zarathoustra de Nietzsche incarnent à merveille leur époque. Toutes les illusions de la modernité convergent vers ces monades autistes prétendant n’avoir de compte à rendre à rien ni personne ; les rejetons de ces décennies de glorification du moi se montrent incapables de s’élever à la puissance du citoyen.

Les croque-morts

Et puis il y a la lie. Tous ceux qui ne se contentent pas d’afficher leur égoïsme mais le théorisent. Tous ceux qui profitent tant de cette modernité qu’ils en adoptent l’individualisme forcené comme Weltanschauung et s’en font les prophètes comme d’une religion. Dans un tweet du 9 avril, l’inénarrable Jean Quatremer, journaliste pour Libération, en assume le rôle de porte-parole décomplexé :

C’est dingue quand on y songe : plonger le monde dans la plus grave récession depuis la seconde guerre mondiale pour une pandémie qui a tué pour l’instant moins de 100.000 personnes (sans parler de leur âge avancé) dans un monde de 7 milliards d’habitants

Les morts du virus sont mis en perspective par un calcul coûts-bénéfices des conséquences économiques du confinement. Il ne faut pas y voir un dérapage isolé mais bien la cristallisation d’une pensée politique parfaitement cohérente – celle qui domine aujourd’hui et explique en partie les comportements décrits plus haut –, un exemple chimiquement pur de l’économicisme néolibéral et de son imposture scientifique : le réel ne se comprend et ne se maîtrise que mis en équations, rapporté à des chiffres et, réciproquement, tout ce qui ne peut être ainsi quantifié n’est pas « scientifique » et n’a donc aucune valeur, aucune légitimité.
Chez ces gens-là, on ne vit pas – on compte.
D’ailleurs, même la vie et la mort sont affaires de chiffres. Il faut faire rentrer les vies dans des tableaux de données, leur affecter des valeurs, les pondérer [5]. Parce que toutes les vies ne se valent pas : jeunes ou vieux, productifs ou improductifs, forts ou faibles : « selon que vous serez puissant ou misérable… »

Le verbiage qui englue toutes leurs ratiocinations pseudo-scientifiques inspire le dégoût, avec raison. Ces discours convoquant Darwin avec une indécence consommée ne cherchent qu’à tromper. La théorie de l’évolution n’a rien à voir avec les fantasmes eugénistes qui promeuvent le sacrifice des faibles au profit des fort, celui des vieux pour que survivent les jeunes. De même, toutes les constructions intellectuelles à la subtilité d’une Panzer division autour de la « destruction-créatrice » de Schumpeter ne sont que des foutaises, de l’enfumage aussi scientifique que l’horoscope d’un magazine féminin, et ne servent qu’à masquer un fonds idéologique nauséabond dont les raffinements puent la mort.

« Jugement moral ! », m’objecteront-ils.
« Bien-pensance ! », se récrieront-ils.
Et de prétendre très sérieusement représenter la « froide raison » qui « ose affronter la réalité », bla bla bla.
Mensonges !
Ils salissent la science et la raison en usurpant le titre de « scientifique » pour leurs gesticulations idéologiques. Quant à la « morale » qu’ils méprisent et balaient d’un revers de main, en effet, comment pourraient-ils en savoir quoi que ce soit ? Entre la réalité d’un désastre humain et la probabilité d’une catastrophe économique, ils choisissent de sacrifier l’humain. Pourtant, une économie ça se redresse, des morts ça s’enterre. Leur antihumanisme fondamental les exile volontairement du monde commun. Ils le refusent et ne peuvent donc y prétendre.

Cincinnatus, 13 avril 2020


[1] Que l’on ne m’accuse pas de pessimisme ni de noircir le tableau par misanthropie exagérée. La solidarité qui, par de multiples exemples, se montre chaque jour pendant cette période de confinement est admirable. Il n’est pas question de la nier ni, par une commode hémiplégie, d’oublier que le réel est toujours complexe. Ce n’est simplement pas elle que j’essaie de penser ici. Voir : De l’altruisme en milieu confiné

[2] Quoique les scènes qui s’y déroulent dévoilent, une fois de plus, les ravages de décennies de mépris, de complaisance et de clientélisme.

[3] Sic ! Rappelez-vous la course à l’échalotte de 2017 pendant laquelle les candidats faisaient monter les enchères sur le nombre de fonctionnaires – pas de « postes de fonctionnaires » – qu’ils allaient supprimer. Les mots sont lourds des arrière-pensées de ceux qui les prononcent. Et de ceux qui les approuvent.

[4] Excellent slogan affiché sur les grilles de l’hôpital Saint-Antoine à Paris :

LVMH – PSA – BOUYGUES – BNP
PAYEZ VOS IMPÔTS
L’HÔPITAL SE FOUT DE LA CHARITÉ

[5] Mais aussi rigoureux le raisonnement se prétend-il, il n’en repose pas moins sur un énorme sophisme. Peut-être devrait-on d’ailleurs donner quelques cours de logique formelle, de rhétorique ou de philosophie aux économistes et aux journalistes, cela leur permettrait d’éviter les âneries.

Par sottise ou cynisme, Quatremer et ses semblables sont coupables d’une faute logique grave : la comparaison d’incomparables. Dans les plateaux de la balance, ils pèsent d’un côté les morts réels du virus et de l’autre les effets potentiels des mesures prises pour les empêcher. Or, s’ils étaient honnêtes, ils devraient mettre dans le premier plateau l’ensemble des morts du virus si aucune mesure de confinement n’était prise, ainsi que toutes les conséquences économiques de ces décès, selon un scénario construit de la même manière que celui en face. Imagine-t-on ainsi que la disparitions de centaines de milliers d’individus dans toutes les classes d’âges (non, il n’y a pas que des vieux qui meurent de ce virus !), avec une surmortalité chez les soignants mais aussi dans tous les métiers en contact avec de nombreuses personnes, n’aurait aucune conséquence économique ? Que l’effondrement complet du système de santé national serait indolore pour le PIB ? Qu’une pandémie déchaînée sur le territoire ne laisserait aucune trace économique ? Ce sont ces hypothèses-là qu’il faut comparer à celles de la récession qu’ils craignent tant.

Et puisqu’on en parle, le contenu du second plateau de la balance est lui aussi quelque peu étrange. Ici, ce sont des cours de conjugaison qu’il faut leur donner. Si dans le premier plateau, ils considèrent les morts réels, au présent de l’indicatif, ils mettent en face une situation conjuguée au futur de l’indicatif : ce qui est vs ce qui sera. Or peut-être vont-ils un peu vite en besogne. Le scénario catastrophe qu’ils annoncent avec tant de certitude n’est qu’un… scénario. Un échafaudage d’hypothèses qu’une prudence élémentaire devrait conjuguer non au futur de l’indicatif mais, au mieux, au conditionnel : ce qui pourrait être si… Pour le dire autrement, on nous promet que la situation due au confinement sera pire que si l’on avait laissé faire et donc laissé mourir. Mais tout cela n’est qu’une pétition de principe, une affirmation fondée non sur la « science » dont ils se réclament mais sur l’idéologie et la croyance. Leur scénario catastrophe leur permet de justifier a posteriori les hypothèses qu’ils ont construites de toutes pièces a priori. Ce n’est pas très scientifique mais ça tombe bien ! Or d’autres hypothèses pourraient être élaborées et déboucher sur des scénarios bien différents. Car rien n’est écrit et, s’il est probable que la situation économique après la crise sera dramatique, personne n’est en mesure de dire ce qu’elle sera vraiment.

Si personne ne le peut, c’est précisément parce qu’elle dépend des choix qui sont fait aujourd’hui et qui le seront ensuite. Cela n’a rien à voir avec la pseudo-science économique : cela s’appelle du politique, au sens le plus noble du terme, le plus humain.

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