Qu’est-ce que LREM ?

Officiellement, le parti du Président de la République [1] est censé se trouver au milieu de l’axe gauche-droite – donc : au centre ! C’est en tout cas qu’on nous martèle depuis le début de cette histoire, pardon, de cette aventure. Peu importe que l’adoubement, pendant la campagne présidentielle de 2017, par Bayrou du candidat Macron ressemblât plutôt à un renoncement tragique, le Béarnais embrassant subitement tout ce qu’il avait combattu avec panache et justesse dix ans avant sous les traits de Nicolas Sarkozy. Peu importe puisque le Rastignac contemporain [2] recevait ainsi le flambeau des mains mêmes de celui qui incarnait le centre indépendant, voire le « centrisme révolutionnaire » [3], quand ce dernier y trouvait son compte en places et honneurs pour lui et ses favoris. Doit-on pour autant considérer LREM comme un parti « centriste » et la politique du pouvoir actuel comme l’application du « centrisme » ?

Topographie politique : le grand flou du positionnement

Oui, si l’on en croit le parti majoritaire lui-même qui, par ses éminences aussi bien que par ses militants, affirme n’être « ni de gauche ni de droite » mais au centre de la vie politique française et se composer des meilleurs éléments des deux camps, etc. etc. ad nauseam. Se prétendre centriste suffit-il néanmoins pour l’être vraiment ? Autrement dit : si j’affirme que je suis cardinal, ai-je pour autant le droit de participer à l’élection du prochain pape ? Parce que si ça marche avec LREM, alors je m’achète tout de suite une robe et un chapeau rouges ainsi qu’un aller simple pour Rome ! Plus sérieusement, on ne peut se contenter de la propagande officielle pour comprendre de quoi LREM est vraiment le nom [4].

Le flou quant au positionnement politique de LREM sur l’échiquier politique – flou dont il profite allègrement – tient notamment à ce que l’échiquier lui-même est renversé et les pièces éparpillées. La faiblesse électorale des partis de gauche déplace brutalement le centre de gravité de l’axe gauche-droite en laissant de facto le parti macroniste à la gauche des partis restant en jeu  : si on efface la moitié gauche du dessin, ce qui était moins à droite se retrouve mécaniquement à gauche, même s’il n’est pas de gauche.

Ainsi LREM peut-il tranquillement s’assumer comme principal (sinon seul) adversaire de la droite et de l’extrême-droite, construisant lui-même le golem de son opposition factice. Cette stratégie se montre d’autant plus efficace que le rapport de forces en face est en faveur du parti lepéniste. La gauche dans les choux et la droite derrière l’extrême-droite, les élections ne représentent guère d’enjeu puisqu’il suffit de compter sur le réflexe castor du « barrage contre l’extrême-droite » [5].

L’installation comme opposant de la droite et de l’extrême-droite n’est cependant pas évidente. C’est d’ailleurs tout l’enjeu du redéploiement du couple progressistes-conservateurs, pour remplacer celui de gauche-droite. Il a en effet le double avantage d’en appeler aux fondamentaux du clivage gauche-droite tout en mettant dans le même sac les quelques oppositions de gauche dont le brouhaha et les gesticulations sont renvoyées à un supposé archaïsme. Avec cette réactivation des forces du mouvement et du progrès contre l’immobilisme et le conservatisme, LREM s’empare de la place que les partis de gauche auraient laissé vacante dans l’imaginaire politique.

Idéologie politique : ce que pense LREM

Car ce n’est pas seulement d’un point de vue électoral que les partis de gauche se sont effondrés – mais d’abord et avant tout sur le terrain idéologique. Alors que la recomposition s’opère selon trois pôles principaux – républicain, libéral et identitaire [6] –, les partis de gauche semblent avoir abdiqué leur histoire et leurs traditions pour s’abandonner aux sirènes de la « modernité » importée des campus américains. Répugnant à assumer la ligne républicaine d’émancipation universaliste qui a longtemps fait leurs succès, la plupart sombrent dans les phantasmes identitaires et les illusions du communautarisme. Les débâcles électorales n’apparaissent ainsi que comme les conséquences inévitables de cette déroute idéologique et de cette trahison du peuple qui les condamne aux marges de la vie politique [7].

De son côté, LREM a réussi à rassembler les (néo)libéraux des deux rives, enflammés par un programme idéologique, ce « nouveau monde » qui demeure une mauvaise caricature de l’ancien. Malgré les promesses initiales, et souvent renouvelées, d’une balance entre « relance de l’économie » et « renforcement de la protection sociale », les trois premières années de ce régime sont exclusivement marquées par la casse du droit du travail, la destruction de ce qui demeurait debout des services publics, une politique de boucs-émissaires, des cadeaux fiscaux aux plus privilégiés, un mépris affiché pour les revendications des plus faibles… prolongeant et amplifiant le mouvement des décennies précédentes. On n’avait pas vu, jusqu’à présent, une application des dogmes du néolibéralisme aussi consciencieuse en France, même sous Sarkozy !

En effet, la colonne vertébrale du parti est clairement définie et les flottements idéologiques apparents au sein du parti présidentiel ne doivent pas faire illusion : s’ils ne sont pas tranchés, c’est parce qu’ils sont considérés comme périphériques. Sans doute est-ce une erreur d’analyser les tiraillements entre individualités de la majorité sur telle ou telle question comme des failles profondes mettant en danger la cohérence de LREM. Le « en même temps » joue ici un rôle à la fois de révélateur et d’amortisseur : si deux lignes a priori incompatibles coexistent à propos d’un sujet, cela signifie 1/ que ce sujet n’est pas important du point de vue du corpus idéologique du parti, et 2/ que cela permet de draguer simultanément des électorats différents [8].

Les racines idéologiques du macronisme sont solides et ne souffrent pas de ces épiphénomènes. Elles puisent à un néolibéralisme assumé et revendiqué, en droite ligne héritier de la révolution reagano-thatchérienne et de ses présupposés intellectuels. Pour compléter cette Weltanschauung d’une redoutable effiacité, s’y ajoutent la dose nécessaire de start-upisme cool contemporain et l’appel compulsif à la « modernité » comme légitimation ultime et suffisante de toute action. Le résultat : un parti qui sanctifie l’économique et congédie le politique, fétichise les chiffres et méprise la pensée, idolâtre le pognon et écrase l’humain. Comme le disait Max Weber :

spécialistes sans vision et voluptueux sans cœur – ce néant s’imagine avoir gravi un degré de l’humanité jamais atteint jusque-là [9]

Organisation politique : ils sont le parti

« Néant », les cadres de LREM ? Au contraire ! puisque, s’il faut en croire les discours officiels, ce parti n’est composé que d’être exceptionnels, rassemblant toutes les qualités… même les plus contradictoires. Sa fondation n’a-t-elle pas miraculeusement réuni « les meilleurs des deux camps », les plus grands experts de leurs domaines, les plus brillants représentants de la société civile qui apportent leur précieuse expérience du terrain, etc. etc. en bref : tout ce que la France compte de winners ? Mais comme ça ne suffit visiblement pas, tout ce beau monde ne cesse d’en rajouter dans le jeunisme, de jurer être des amateurs et ne pas appartenir au sérail des professionnels de la politique, etc. etc. Les meilleurs professionnels sont donc fiers d’être des amateurs – sans doute la magie du « en même temps ».

Dans la réalité, les dirigeants de LREM donnent surtout l’image d’un mélange de tocards ayant grenouillé dans tous les partis sans jamais réussir à percer et de lobbyistes et managers désirant seulement ajouter une ligne à leur profil linkedin. Venus là par intérêt personnel, par idéologie, par jeu ou par erreur, l’addition de ces incompétences se caractérise par l’arrogance de petits parvenus et l’impréparation dramatique au gouvernement [10]. Les ministères sont peuplés d’arrivistes et d’idiots ; au Parlement ne siègent que courtisans et godillots.

Quant aux militants, quelle que soit leur sincérité, l’absence cruelle de culture politique ne peut pas sérieusement passer pour la fraîcheur salutaire du renouvellement politique. Leur adhésion aveugle et irrationnelle à la personne d’Emmanuel Macron ne fait pas de LREM un parti politique mais au mieux un club de fans, au pire une organisation sectaire, comme le laissaient présager les conditions mêmes de sa naissance [11].

En harmonie parfaite avec son temps, le parti présidentiel sert les intérêts des plus riches et flatte, en la manipulant, l’opinion publique, renforçant ce régime mixte d’oligarchie et d’ochlocratie qui marque la fin de la démocratie et de la République.

Cincinnatus, 27 avril 2020


[1] Que je refuse d’appeler « La République en marche », non seulement parce que c’est ridicule, mais surtout parce que cela avilit encore un peu plus cette pauvre République qui n’en demandait pas tant. À la limite, je consens à écrire LREM avec répugnance.

[2] Attali dans le rôle de Vautrin : quelle sombre décadence !

[3] Selon une expression en vogue dans les années 2007.

[4] Voir tant de centristes sincères acquiescer benoîtement à chaque prise de parole du Président et défendre mordicus toutes les décisions de la majorité, sous prétexte que l’étiquette sur le pot de confiture indique « politique centriste », me désole. Les mêmes ne manqueraient pas de vilipender une politique identique si elle était menée par leurs adversaires – comme ils ont eu raison de le faire sous le quinquennat de Sarkozy, ce brouillon de Macron.

[5] Pour combien de temps encore ?

[6] Voir notamment la série de billets Wargame idéologique à gauche, Wargame idéologique à droite et Wargame idéologique : l’échiquier renversé qui, bien qu’ils datent de 2015, restent d’actualité.

[7] L’épuration, au sein de LFI, des défenseurs de la laïcité et de l’universalisme par la faction identitaire marque le dernier acte d’un parti qui aurait pu incarner une véritable opposition idéologique de gauche.

[8] La laïcité en est l’exemple le plus criant. Tout et son contraire a été dit à son propos par différents « ténors » de LREM, alors que Macron lui-même n’a semblé qu’errer sans jamais définir une ligne claire en la matière (et si ligne il y a, sans doute faut-il interpréter les nombreuses opérations de séduction envers tous les cultes comme une nette préférence pour le concordat au détriment de la laïcité).

[9] L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme

[10] Du pitoyable de députés ne sachant pas la différence entre projet de loi et proposition de loi deux ans après leur élection, à la tragique « gestion » de la crise sanitaire actuelle, les exemples ne manquent pas. Hélas !

[11] Construit pour servir exclusivement les intérêts, l’ambition et le narcissisme d’un homme, « En Marche », dont le nom a été choisi pour porter les initiales du leader !, allait beaucoup plus loin que toutes les expériences connues en France… et pourtant, l’utilisation de l’appareil d’un parti par un individu est un lieu commun de notre vie politique !

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