Extension du domaine du caïdat

Les éruptions en banlieues éclatent comme les bulles à la surface d’un marécage. Régulièrement, des scènes de guérillas urbaines occupent les écrans et les cerveaux, achevant d’annihiler les distinctions entre fiction et réalité tant les codes en sont confondus. Nouvelle série Netlfix ou dernière bouffée de violence dans une périphérie de métropole ? Les esprits intoxiqués d’images clipesques ne font plus la différence… les victimes et la République, si.

Il n’y a pas de territoires perdus : il n’y a que des territoires abandonnés. Partout où l’État, par veulerie, a préféré capituler, les mafias criminelles et/ou religieuses se sont immédiatement installées. L’imaginaire collectif y mélange inculture crasse, clichés testostéronés et identités fantasmées dans un gloubi-boulga infect. Religiosité mal digérée et superstition complotiste imprègnent des esprits rendus malléables par l’entreprise de désinstruction qui accompagne la destruction de l’école depuis trente-cinq ans et produit des gamins qui maîtrisent la langue française moins bien qu’une LV3. Tous les remparts ont sauté, les élus corrompus ayant posé eux-mêmes la dynamite en délégant aux « grands frères » leur autorité par électoralisme et intérêt personnel.

Les règles n’y sont pas celles du droit mais de la force brute et du pognon. L’agressivité est la norme, la provocation un mode de vie. Toute intervention de la police, mais aussi des pompiers, médecins, ambulanciers… se réalise dans la crainte du guet-apens. Y règne la haine de l’État et de toute forme d’autorité – les enseignants en savent quelque chose. Non par le fait d’une pensée politique approfondie de l’anarchie et d’une conception aboutie de la justice que révulse toute forme de domination – mais pour des raisons très primaires de lutte de pouvoir et d’appropriation d’un espace. Lorsque des policiers se font caillasser, ce n’est pas un hommage à Bakounine : ce ne sont que des petits primates qui pissent par terre pour marquer leur territoire.

Et pour protéger leur bizness. Les trafics en tous genres irriguent ces zones de non-droit, définissent les hiérarchies et assurent le petit pouvoir de morveux criminels. Conformément aux codes d’une virilité caricaturale, le boss, c’est celui qui a la plus grosse – bite, liasse de biffetons ou kalach : ça revient au même. Puisque s’y ajoute la surcouche indispensable de justification transcendante par l’entremise d’entrepreneurs identitaires, aussi versés dans les subtilités de la religion que moi dans les secrets du tricot, mais passés experts dans l’art de la manipulation des esprits faibles : c’est grâce à eux que l’islamisme, en ses différents courants, peut mener son entreprise de conquête. Alors, flattés par les discours à la gloire du mâle à grosse…, les crétins délinquants ivres de leur petit pouvoir peuvent asseoir leur domination à tout un quartier et y pourrir l’existence de tous ceux qui aimeraient vivre normalement.

Tous subissent mais certains en pâtissent tout particulièrement. Car lorsque règne la force, les faibles doivent souffrir. Tout ce qui ne colle pas exactement avec l’image univoque du devoir-être subit l’arbitraire de la haine stupidement ludique. Sont harcelés tous ceux qui ne « collent » pas, tous ceux qui se retrouvent au bas d’une abjecte hiérarchie des êtres : les femmes (celles qui osent exprimer une forme d’individualité qui les classe sans appel dans la catégorie des « putains »), les homosexuels (ou accusés de l’être), les juifs (ou ce qu’il en reste dans ces quartiers gangrénés par l’antisémitisme) mais aussi les faiblards, les binoclards, les « intellos », les chétifs, les petits, les gros, les maladroits, les différents, les indifférents… Tous servent de boucs émissaires à un abject puritanisme qui établit un code de conduite totalitaire auquel les individus doivent se soumettre corps et âme. Selon qui tu es, tu dois vivre, penser, manger, t’habiller, te comporter d’une certaine manière, côtoyer ou éviter certaines personnes, fréquenter certains lieux et, surtout, accepter de te conformer à une liste infinie d’interdits. Car les petits potentats des ligues de vertu n’aiment rien tant que les interdits auxquels plier les autres tant qu’ils peuvent eux-mêmes s’en abstraire !

Ces petits caïds profitent pleinement de la naïveté coupable de tous les « bienveillants ». Les bonnes consciences décernent des brevets de respectabilité aux maquereaux et aux bourreaux comme les dames patronnesses caressent la tête des miséreux : de loin et avec des gants. Tous ces sociologues sociologisants de Paris 8 ou l’EHESS ne jurent que par les « énergies formidables » que recèlent ces quartiers « authentiquement populaires ». Ils arborent fièrement leur badge de la « vraie gauche de gauche » en vilipendant les « stigmatisations » et « caricatures » que seraient nécessairement les témoignages ou analyses critiques osant rappeler l’évidence. Les nouveaux « damnés de la Terre » sont innocents par essence, victimes par nature – dire le contraire, c’est être un infâme « raciste », un « facho ». Quand ils ne vont pas plus loin en servant sciemment une idéologie de haine et de mort qui excuse les violeurs et les assassins par leur couleur de peau ou leur religion. Parce que chez ces gens-là, c’est toujours l’État le coupable, jamais ceux qui brûlent des voitures, des flics ou des gamines.

D’une certaine manière ils n’ont presque pas tort : l’État est bien coupable… d’abdiquer devant ces mafias qui vomissent la République.

Cincinnatus, 25 mai 2020

9 réflexions sur “Extension du domaine du caïdat

  1. « Y règne la haine de l’État et de toute forme d’autorité »
    Pas tout à fait : l’autorité tribale, du clan, des familles et, de plus en plus, l’autorité religieuse, y prévalent sur tout autorité républicaine.

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    • Bonjour,
      votre remarque est juste. Je m’interroge toutefois : s’agit-il bien là d’autorité ? Ou plutôt de figures de pouvoir ? La haine de l’autorité me paraît s’accompagner d’une fascination pour le pouvoir qui peut correspondre en partie à ce que vous décrivez.
      Cincinnatus

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      • On distingue généralement l’autorité (auctoritas) et le pouvoir (potestas). Il me semble que, de plus en plus, les « autorités » islamiques disposent, pour la population d’origine musulmane de nos quartiers, d’une légitimité qui relève de l’auctoritas, et pas seulement du pouvoir brut. La remise en cause de la République, à mon avis, révèle un conflit d’auctoritas, même si ce conflit s’actualise dans une rivalité de potestas.

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