Le misanthrope humaniste

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N°200

*

Tu n’aimes pas les gens ; ou tu les aimes trop. Va savoir.

*

Sous forme de statistiques, tu les détestes : la réduction d’individus à des nombres t’écœure – peut-être est-ce pour cela que tu méprises les économistes. Avec eux, « l’homme ne devient plus qu’un chiffre, la répétition de plus d’un éternel zéro » (Kierkegaard). Tu te dis que les hommes (homo pas vir – précision devenue nécessaire depuis que le féminisme a perdu de vue l’émancipation et l’égalité pour se vautrer lamentablement dans la servitude et la misandrie), méritent mieux que d’être analysés à coup d’équations. Ton surmoi d’ancien matheux qui se réveille ? Tu en parleras à ton psy, quand tu en auras trouvé un.

Pourtant, dans son état « normal », c’est-à-dire social, ce zoon politikon (Aristote) ne te plait guère plus. Il te suffit de descendre dans la rue pour voir combien ces fripouilles sont affreuses, sales et méchantes. Rien à sauver là-dedans. Devant ce ramassis de laideur, tu en deviendrais presque partisan de la deep ecology, cette religion qui aime tellement la nature qu’elle en déteste l’homme et ne rêve que de le voir retourner à l’état de nature, où il n’est pourtant qu’un « animal stupide et borné » (Rousseau, qu’ils n’ont sans doute pas vraiment lu). Ils militent activement pour remplacer l’humanité par les rats. Ou les fourmis. Encore une guerre de courants chez les écolos.

D’ailleurs, tu trouves que d’une certaine manière (perverse) ces crapules sincères ressemblent beaucoup à d’autres hurluberlus tout autant ennemis du genre humain, qui fantasment d’édifier, sur les ruines fumantes de l’imparfaite civilisation des humains, la parfaite barbarie des robots. Transhumanistes et autres posthumanistes – tous antihumanistes – paraissent les avatars les plus perfectionnés de ce que Weber décrivait avec un dégoût évident : « spécialistes sans vision et voluptueux sans cœur – ce néant s’imagine avoir gravi un degré de l’humanité jamais atteint jusque-là ». Dans leurs bouffées délirantes d’adolescents psychotiques, ils espèrent remplacer la pensée humaine par l’intelligence artificielle (oxymore), les hommes par les ordinateurs, la science par la technique et la raison par l’obscurantisme : projets haïssables d’une augmentation technique de l’homme ou de son hybridation à la machine.

Nouvelle eschatologie ? Les anciennes religions ne se laissent pourtant pas faire qui poursuivent leur petit bizness fondé sur la mort, la haine et la peur. Oh ! Certes, tu reconnais volontiers l’apport qu’elles ont pu avoir à l’humanité, par la focalisation du génie créatif dans des œuvres à la beauté immarcescible – il y a longtemps. Mais comme toujours, le réel est complexe et tu ne peux séparer tout à fait la radieuse lumière qui émane des productions des artistes et penseurs et l’obscurantisme des superstitions manipulatrices, les chefs-d’œuvre de l’art et les meurtres de masse. Et aujourd’hui, tu vois dominer les mensonges et la mort dans toutes les religions. Tu ne t’étonnes donc même pas que fructifient à ce point les affaires de leurs concurrents annonciateurs de la fin des temps et de l’effondrement de l’espèce humaine.

Ceci dit, tu les comprends, parfois, tous ces nouveaux prophètes d’apocalypse, quelles que soient leurs obédiences : à quoi bon ? à quoi bon se battre pour cette espèce qui détruit tout ce qu’elle touche et se montre assez stupide pour menacer sa propre existence collective… pour quoi ? des colifichets, des gadgets, des illusions.

Aussi veules individuellement que stupides collectivement… foutredieu ! il t’arrive souvent de penser qu’ils méritent bien de crever.

Il n’y a qu’à voir comment ils se comportent, là : dehors. Pires que des bêtes. La publicité de la RATP, il y a quelques années, t’avait presque fait rire, qui montrait des butors sous la forme d’animaux afin de dénoncer les « incivilités » quotidiennes. Seulement presque, parce que tu trouvais qu’elle passait à côté de la réalité : ces troupeaux abrutis qui se déversent dans les couloirs du métro, incapables de laisser l’espace nécessaire pour ceux qui arrivent en sens inverse, ces crétins qui cancanent dans leur téléphone comme si le bus était leur salle de bain, ces rachitiques du bulbe rachidien qui forment un parfait hémicycle hermétique devant la porte qui s’ouvre et se ruent à l’intérieur sans laisser sortir ceux dont ils sont si pressés de prendre la place dans la cage surchauffée… tous ces amputés de l’encéphale n’agissent pas comme des animaux, mais comme des humains. C’est pire.

Et quand tu voudrais flâner dans la rue, tu te heurtes à l’encouragement de la haine de chacun contre tous : les piétons qui hurlent et crachent, les coureurs affublés d’humiliantes et répugnantes tenues de lycra fluo, les tarés de la trottinette électrique, les vierges effarouchées de la bicyclette – toujours victimes, jamais coupables, même quand elles renversent les mamies en grillant feux rouges et passages piétons –, les scooters sur les trottoirs champions du monde de slalom entre poussettes, homo festivus (Muray) qui, en alchimiste postmoderne, transmute la ville en urinoir, etc. etc.

Bref : sortir de chez toi, sans même te risquer dans les quartiers gangrénés par la violence des petits caïds et des mafias criminelles ou religieuses qui métastasent le pays, c’est affronter l’autre dans toute son agressive bêtise. Ou sa bête agressivité.

Où que tu te tournes, tu dois supporter sa gueule de sale type. L’œil rivé à son écran, on peste contre le café du commerce élevé à l’échelle de l’humanité. Tu ne peux que donner raison à feu Umberto Eco : la « révolution numérique » dont se gargarisent les imbéciles, les idéologues du numérisme et les escrocs, a permis à des propos auparavant tenus au bistrot du coin après un troisième rosé pas frais d’obtenir plus d’audience que la parole d’un prix Nobel. Tout ce qu’il y a de plus vil, de plus veule – donc de plus universellement partagé dans cette humanité – trouve dans les réseaux dits sociaux une caisse de résonnance à son néant. « Aboli bibelot d’inanité sonore » (Mallarmé), l’ego boursouflé se contemple au miroir de sa vacuité et gueule dans un désert surpeuplé de sourds et d’idiots.

Tu déplores que l’abêtissement du genre humain se fasse chaque jour plus visible, à mesure que la pensée disparaît, remplacée par la démagogie, son logos consumé à l’autodafé de la novlangue et de l’idéologie en sa dimension la plus répugnante. Avec le massacre de l’école et de ce qu’elle signifie – transmission, instruction, émancipation –, tout ce qui est humain, pudiquement, se retire devant l’obscène. Les esprits mithridatisés par la surenchère des images sur écrans s’accoutument à l’inadmissible et à la manipulation. Devant l’horreur, tu les vois s’offusquer un instant puis ricaner en clignant de l’œil.

Plus de peuple, plus de nation : des foules et des masses. Plus de conscience collective, plus de volonté générale – seule la concaténation de monades égoïstes avachies dans leurs canapés et leur trivialité comme en des parodies de tranchées, obnubilées par leur idolâtrie du dieu-pognon et avec pour seule ambition l’acquisition d’un nouvel écran plat. Leur rêve : la « réussite », synonyme de signes extérieurs de richesse. Oh ! Tu ne reprocheras jamais aux pauvres gens qui n’ont presque rien de vouloir un peu plus ! Au contraire : tu les y encourages.

Mais que leur aspiration s’exprime dans l’admiration et l’envie devant ceux qui « se sont donné la peine de naître, et rien de plus » (Beaumarchais), devant les arnaqueurs, devant les usurpateurs pleins de morgue qui les enfoncent chaque jour un peu plus, devant les exploiteurs et les avares à la rapacité criminelle qui font leur rente de la misère du monde, ça, non ! Plutôt que d’en dénoncer les turpitudes, flatter la main des bourreaux en se ratatinant dans son petit quant-à-soi et en tournant la diversion en divertissement, c’est à soi-même s’appliquer lavage de cerveau et bourrage de crâne ; c’est revendiquer sa propre déshumanisation !

Tu vomis cette noire jubilation masochiste dans l’évanouissement de l’intérêt général, ce repli pornographique de l’homme sur son illusoire monde privé. L’homme privé, c’est à proprement parler l’homme privé de toutes ses autres dimensions ; réfugié dans le mensonge de son petit confort matériel, il nomme « liberté » son abjecte servilité.

Il est incroyable de voir comme le peuple, dès qu’il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de sa liberté, qu’il lui est impossible de se réveiller pour la reconquérir : il sert si bien, et si volontiers, qu’on dirait à le voir qu’il n’a pas seulement perdu sa liberté, mais bien gagné sa servitude.
(La Boétie)

Tiens, une autre :

Le vulgaire, pour dire toute ma pensée, qui n’honore absolument que la richesse, ne voit rien de plus admirable au monde ; il n’estime, il n’apprécie aucune autre chose, ni la beauté, ni la vaillance, ni la force corporelle, ni l’adresse, ni la vertu, ni l’esprit, ni la bonté.
(L’Arioste)

Tu ajoutes à la liste infinie : ni la justice, ni la volonté, ni l’idéal… tu sens de toute façon ces concepts s’échapper comme de bizarres anachronismes aux sens mal maîtrisés. Les mots sombrent. L’illettrisme est fier de lui, l’analphabétisme déploie son arrogance, l’inculture assume son insolence. La drague démagogique a eu la peau de l’histoire, de la gravité, de la conscience d’hériter et de devoir transmettre. Tu n’entends plus le monde que conjugué au présent de l’indicatif, première personne du singulier. Tout se vaut, tout se vautre. Culture, patrimoine, civilisation… grossièretés impudiques ou risibles ringardises.

L’exemple vient de haut : les incultes à l’honneur débraillé, les corrompus et corrupteurs à la vertu en lambeaux et à l’hybris débordant, qui prétendent gouverner les hommes à travers des tableaux de chiffres – toujours ces fichues statistiques –, qui ménagent le vautour et déchirent la colombe – « selon que vous serez puissant ou misérable… » (La Fontaine) –, ces faquins impudents atteignent une telle perfection dans la représentation non du corps électoral mais des vices de ses membres, que tu ne peux plus supporter ce rapport spéculaire.

Si loin si proches, ces dirigeants de mauvaise opérette qui vont en cortège derrière la dignité défunte, ces « mendiants de places » aux « figures empreintes de servilisme » (Baudelaire). Le sens a quitté les mots : démocratie, république… astres morts – ne subsistent que des simulacres, des rituels vides. La politique prostituée s’abdique à la téléréalité et, de désespoir, nous raillons ce navrant spectacle.

Et tu en souffres dans ta chair. Car tu as vu en l’un de ces dangereux pitres médiatiques ce que Hegel vit en Napoléon : « l’âme du monde ». Triste époque qui fait de la bêtise absolue l’idéal collectif et d’un sinistre pantin l’incarnation des idéaux d’une génération.

*

Alors quoi ? Le retrait du monde ? Suicide social de l’anachorète ?
Tu n’en as pas la volonté, ni peut-être le courage.
Donc tu ruses, mais avec lucidité ; tu trompes la désespérance sans être dupe.

*

Tu réconfortes ta misanthropie en pensant à Zarathoustra : « votre amour du prochain est votre mauvais amour de vous-mêmes ». Tu suis son conseil et fuis l’amour de ton prochain pour l’amour du lointain, des choses et des spectres :

Plus haut que l’amour du prochain est l’amour du lointain et de l’avenir : plus haut encore que l’amour des hommes est l’amour des choses et des spectres.
[…]
Ce n’est le prochain que je vous enseigne, mais l’ami. Que l’ami soit pour vous la fête de la Terre et un avant-goût du surhomme !
(Nietzsche)

L’ami, tu ne peux le trouver dans les caricatures humanoïdes qui te croisent. Tu le rencontres dans des lointains qui te sont plus familiers que tes semblables. Au plus profond des cimetières. Parce que la compagnie des morts t’est agréable.

Il y a tes chers disparus qui t’ont accompagné et qui peuplent tes nuits de leurs voix ; ceux-là, ils te manquent parfois à l’étourdissement. Quand on n’a pas de père, on s’en choisit ; ils t’ont appris à lire, à écrire, à penser. Leurs souvenirs te suffoquent.

Mais il y a aussi ceux qui constituent ce Panthéon personnel et universel que tu t’es construit et qui ne cesse de s’enrichir. Les pensées de ces morts plus vivants que les vivants t’arrivent plus claires à travers les générations que le bruit qui t’entoure. Héritier, tu assumes les legs reçus, qu’ils te soient venus ou que tu les aies cherchés. Tu entretiens avec eux le dialogue de l’humble disciple aux grands maîtres ; tu chéris les sagesses qui t’ont précédé et dont tu as la charge de la transmission ; tu convoques à tes côtés cette armée des grands défunts pour puiser en eux la force de mener tes batailles – parfois, certes, avec l’élégance d’un bouledogue en colère, mais toujours, l’espères-tu, avec un certain panache car, « c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! » (Rostand) Plus beau, et infiniment plus important.

Au premier rang de ces combats, tu défends la nécessité de l’inutile contre la folie utilitaire qui ne porte aux nues que l’écume et le dérisoire. L’humour et la philosophie, la recherche et l’égarement, la science et la rêverie, le savoir et le jeu, l’école et l’instruction, l’art et la culture, un vers ou un arpège, le panache et l’honneur, la vertu et l’amour, une langue morte ou l’ivresse – quoi de plus inutile que l’humain, en somme ? Quoi de plus nécessaire que tout cela ? Que l’Œuvre, qui fonde le monde commun en le peuplant d’objets impérissables parce que preuves et créations du génie humain, universels parce que capables de toucher chaque individu, où et quand il soit, en ce qu’il a de plus intime. La culture est ce qui nous est le plus indispensable pour vivre, c’est-à-dire, comme l’avaient si bien compris les Romains : inter homines esse, « être parmi les hommes » (Arendt).

Ton engagement au service de l’universalisme ne signifie rien d’autre que cette volonté de préserver lumineuse et droite la dignité humaine. Question de justice.

Les hommes périssent, les nations périssent, les régimes périssent, les Constitutions périssent, même les mots périssent. Ou changent si lentement mais si radicalement que l’homonymie temporelle masque l’altérité. Triste, tendre et pathétique spectacle, à tes yeux, que ces vaines tentatives de s’accrocher aux noms pour se rassurer, alors que ce que l’on a connu a cessé d’exister et que l’on n’étreint plus qu’un corps étranger.

La fin d’une civilisation, c’est d’abord la prostitution de son vocabulaire.
(Gary)

Aussi t’empares-tu de ton étendard pour des mots. Pour des idées. Pour des concepts. Ruse, en quelque sorte, tu l’avoues, parce que c’est plus facile que de se battre pour ces prochains. Mais pas seulement : les mots sont importants. Les symboles aussi. Les concepts surtout. Les mots, les symboles, les concepts, c’est aussi cela qui rend humain… qui définit l’humain. Combat vital, donc, que celui qui consiste à préserver ce qui rend le monde habitable par l’homme. Et ton combat se révèle d’autant plus difficile et crucial, lorsque certains s’approprient mots et idées et s’ingénient à en changer le sens pour éteindre les Lumières et « ne parler de la liberté avec éloge que pour l’opprimer avec impunité » (Robespierre)… et, dans les ténèbres et les chaînes, faire régner la haine.

Ton humanisme ne contredit en rien ta misanthropie : il n’en est que le contrepoint d’équilibre. Tu demeures même convaincu que le véritable humaniste, « seul dépositaire de la dignité et de la beauté humaines » (Mann), peut et doit être pessimiste : « on peut admettre l’un sans exclure l’autre et être un humaniste sans avoir besoin d’être un beau parleur ou un flatteur l’humanité » (Mann, encore, mais à propos de Schopenhauer cette fois)… au contraire !, ajouterais-tu.

Mann, parlant toujours de Schopenhauer, souligne que :

Sa sensualité spirituelle, sa doctrine – qui était de la vie – suivant laquelle connaissance, pensée, philosophie ne sont pas seulement affaire de la tête, mais de l’homme tout entier, – cœur et sens, corps et âme – en un mot, ce qui fait de lui un artiste, tout cela relève d’une humanité qui dépasse la sécheresse de la raison et la déification de l’instinct, tout cela peut aider à la produire. Car toujours l’art, compagnon de l’homme sur le chemin qui péniblement le conduit jusqu’à lui-même, était déjà au but.

Néanmoins, si tu partages la « sensualité spirituelle » de Schopenhauer, tu diverges radicalement de son ascétisme et de son idée de sainteté. S’il faut vraiment choisir, au saint, dont les « idéaux ascétiques » (Nietzsche) te semblent suspects, tu préfèreras toujours la figure du « grand seigneur méchant homme » (Molière), Dom Juan, ce paradigme de l’absurde, capable de se perdre au sublime dans le grain d’une peau ou la courbe d’une nuque, et dont le nom résonne toujours en toi scandé par le Commandeur au début de l’acte II de l’opéra du génial Mozart, avant qu’il ne s’enfonce vers l’obscur.

Ta peur panique de l’anéantissement te paralyse ; « le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement » (La Rochefoucauld). Souvent, tu repenses à la dernière scène du Teorema de Pasolini ; tu cours nu en hurlant dans un désert industriel gris ; l’assourdissant silence d’un monde absurde t’étreint froidement. Écorché vif, tes plaies virent à l’escarre.

Et moi je vois la fin
Qui grouille et qui s’amène
Avec sa gueule moche
Et qui m’ouvre ses bras
De grenouille bancroche
(Vian)

Alors tu biaises. L’ironie est ta langue maternelle, au risque de multiplier les malentendus mais tu t’en fous, considérant que le malentendu demeure la norme des rapports humains – sans quoi les hommes auraient définitivement disparu de la surface de la Terre. Ah ! cette « vorace ironie », elle est dans ta voix, la criarde ! Et dans son sinistre miroir, c’est l’Héautontimorouménos qui te regarde. Gare à ne pas devenir de ton cœur le vampire, « Un de ces grands abandonnés / Au rire éternel condamnés, / Et qui ne peuvent plus sourire ! » (Baudelaire)

Sur la crête, le néant à tes pieds, le vertige d’une valse au bord du volcan, sous les coups de facilité de l’ironie qui te chavire, tu te morigènes. « Les grandes choses, il faut les taire, ou parler d’elles avec grandeur : avec grandeur, c’est-à-dire avec cynisme et innocence » (Nietzsche). Nauséeux, pour ne pas sombrer, tu t’armes donc de cynisme et d’innocence. Poursuivre un horizon qui se dérobe, rêver d’un interstice de poésie, jouir d’un bon mot comme on jouit d’un verre de champagne, en un instant mousseux. Mais aussi rassembler ce qui est épars, participer à l’édification d’un monde commun – c’est-à-dire un pont entre les morts, les vivants et les à-naître (Arendt). Défendre la dignité et la grandeur de l’homme malgré les hommes.

Ta sensibilité à l’injustice, à toutes les injustices, provoque des démonstrations de colère qui n’appellent de ta part aucune excuse – au contraire, tu les revendiques ! Ta colère t’anime. Point le ressentiment, point l’envie ni la jalousie : non. Une révolte contre l’absurde, contre l’ignoble, contre l’abject, une révolte qui n’est qu’une affirmation – un éclatant OUI (Camus). C’est elle qui t’arrache du tiède assoupissement du privé pour te jeter à la chaude lumière du public. Pour partager la parole et l’action au service de l’humain, au service des pauvres gens qui subissent l’injustice, la domination. Et toujours réaffirmer que la liberté est action et émancipation.

Quelle outrecuidance !, alors que la mode actuelle impose la soumission au préjugé et au prépensé, la conformation rigoureuse au rôle attendu.
Entre
« D’où parles-tu, camarade ? »
Et
« Ta gueule, t’es pas concerné ! »

« Ne me demandez pas qui je suis et ne me dites pas de rester le même : c’est une morale d’état civil ; elle régit nos papiers. Qu’elle nous laisse libres quand il s’agit d’écrire. » (Foucault) Contre ces assignations à résidence identitaires ou intellectuelles qui dictent à chacun ce qu’il doit penser, dire et écrire en fonction de ce qu’on lui dit qu’il est, tu demeures convaincu que toute identité est mouvante, évolutive, complexe (au sens chimique du terme), composée d’une part innée – quelle grotesque gesticulation de prétendre nier la biologie ! – ET d’une part acquise – que tout individu est libre de construire sans contrainte ni manipulation. Dans tes batailles, tu ne t’embarrasses pas de contrôler des cartes d’identité génétique. Tel est l’universalisme : il se fout des gènes. Peu importent la couleur de peau, l’âge, le sexe, les goûts amoureux… de ceux qui sont à tes côtés ou en face de toi – chaque vie compte et contre l’injuste, contre l’indigne, tu te bats toujours.

Parce que tu sais qu’il n’y a que cela qui compte. Parce que, certes, dans la plupart des interactions sociales, les gens se comportent en connards patentés ; beaucoup sont même intrinsèquement des gros cons ; toi aussi, sans doute plus qu’à ton tour. Mais parce qu’aussi scélérats, couards, méchants, laids, criminels soient-ils, tous possèdent cette possibilité d’une grandeur. Et qu’en chaque tentative de l’écraser, en chaque affaissement d’une volonté brisée dans le renoncement sous le poids de l’intolérable, se cristallise la plus abominable injustice. Ainsi se formule le seul projet politique humainement acceptable : « je suis un de ces démocrates qui croient que le but de la démocratie est de faire accéder chaque homme à la noblesse » (Gary).

Chaque homme. Tous, quels qu’ils soient.

*

C’est pour cela que tu écris – et rêves même de publier tout cela en livre, un jour. Pour porter tes causes contre… mais aussi pour laisser derrière toi une trace de ton existence, prolongeant un peu la fugace incandescence. Ton orgueil en guise de cuirasse, tes doutes et ton constant sentiment d’imposture pour seules boussoles, tu tâtonnes dans ces expérimentations en archipel. Tu as souvent voulu renoncer, tes doutes te conduisant à envisager l’assassinat de cet autre je, ta misanthropie l’emportant dans un vaste mouvement d’« à quoi bon ! ». Car tu vas à la plume comme à l’échafaud ; l’écriture t’est une douleur. Mais une douleur nécessaire, un équilibre.

Tu aimes les vieux oliviers aux troncs tordus et déchirés.

Tu voudrais atteindre la précision des grands moralistes pour décrire avec justice et justesse ton époque et ses habitants ; maîtriser la rhétorique et le style de tes maîtres pour transmettre et partager les pensées qui t’obsèdent, les idées qui te traversent, les réflexions qui t’assaillent ; avoir assez de poésie en toi pour trouver les fulgurances qui décriraient ton émerveillement au monde, ton étonnement à la lumière aveuglante de la vie.
Et laisser tout cela comme un testament philosophique, à destination de qui y trouvera matière à méditer et agir, peut-être.
À destination, de ta fille, surtout, dont chaque regard est comme une réconciliation.
C’est d’abord pour elle que sont ces billets, jusqu’à ce deux-centième. Et tous ceux qui suivront.

Cincinnatus, 8 juin 2020

7 réflexions sur “Le misanthrope humaniste

  1. C’est trop dur parce que c’est trop beau. Pourquoi tant d’amour caché sous ce voile d’Isis? Il faudrait sans aucun doute un texte aussi important pour avoir l’outrecuidance d’y répondre et travailler pour cela de midi à minuit tous les jours. Alors simplement merci pour cette fenêtre ouverte vers d’infinies réflexions. La laideur de la rue a en miroir la lumière de l’esprit.
    Merci Cinci.

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