Rénover la fonction publique ? Chiche !

République-française-825x510Nous recevons sans cesse des leçons, à défaut de moyens. Fonctionnaires, nous devons subir chaque jour commentaires et réflexions quand ce ne sont pas tout simplement des insultes gratuites. Chacun prétend savoir mieux que nous comment nous devrions faire nos métiers… alors qu’il ne viendrait à l’esprit de personne d’expliquer à son boulanger comment faire son pain. Que les citoyens aient un avis quant aux services publics, rien de plus normal. En revanche, que nous soyons les boucs émissaires pour tous les maux de la société, non merci. Mêmes les dirigeants politiques, qui s’appuient sur les administrations pour mener leur action, même les ministres qui sont censés protéger les agents de leurs services, n’hésitent pas un instant à nous livrer à la vindicte, à attiser le feu et à nous faire porter le chapeau de tous leurs échecs. Le pire : les élections. À ce moment de la vie démocratique, la course à l’échalote est ouverte à celui qui promettra le plus grand nombre de suppressions de fonctionnaires – entendons bien : pas de « postes de fonctionnaires » mais bien de « fonctionnaires », lapsus extraordinaire qui ne dérange personne, on n’attend plus que la guillotine ou le zyklon B – pour se faire élire en flattant les plus bas instincts des électeurs, trop heureux qu’on tape ainsi comme des sourds sur ces « feignasses de fonctionnaires ».

Et pourtant !

Et pourtant, il y aurait tant à faire pour améliorer réellement les services publics, les administrations, la fonction publique ! Alors, chers éditorialistes planqués, chers politiciens démagogues, chers néolibéraux statophobes, chers oligarques pognonlâtres, chers piliers de comptoir, tous toujours prêts à nous dégueuler dessus votre trop-plein de haine, vous voulez vraiment que les services publics fonctionnent mieux ? Chiche ! Voici quelques exemples très concrets, que je mets gratuitement à la disposition de tous les dirigeants politiques en manque d’idées.


Sommaire :
1. Répondre aux besoins
2. Arrêter le massacre
3. Résoudre les vrais problèmes


1. Répondre aux besoins

Les services publics sont à l’os. Il n’est plus question de « dégraisser » je ne sais quel « mammouth » : les purges ont été si féroces ces dernières décennies que plus aucune administration ne tient debout autrement que par l’abnégation de ses agents. Réclamer toujours plus de sacrifices ne repose que sur des réflexes idéologiques. Au contraire : si l’on veut sincèrement améliorer les services rendus aux citoyens, la première urgence aujourd’hui est de déployer les moyens – humains, financiers et matériels – nécessaires pour fonctionner normalement.

À l’école, les enseignants utilisent leur matériel personnel et sont contraints de travailler dans des locaux souvent vétustes voire insalubres, pendant que le ministère et les collectivités territoriales dépensent sans compter pour acheter des tablettes coûteuses et inutiles aux élèves.
À l’université, des jeunes gens pour qui l’État a investi pendant des années afin de les mener au plus haut niveau d’expertise – le doctorat – découvrent que, contrairement aux promesses qui leur ont été faites pendant toutes leurs études, la raréfaction des postes les contraint à se reconvertir alors même qu’ils sont censés être les meilleurs spécialistes de leur domaine et qu’en leur donnant le poste qu’il s’était engagé à leur ouvrir, l’État pourrait enfin faire fructifier son investissement.
Dans les centres de recherche, faute de personnel administratif pour les aider, plutôt que de mener leurs recherches, les chercheurs passent leur temps à remplir des dossiers de candidature pour mendier quelques subsides, dossiers kafkaïens dans lesquels ils détaillent les recherches qu’ils feront s’ils obtiennent ces subventions qu’ils n’ont aucune chance d’avoir tant les projets sont nombreux et l’argent inexistant.
Dans la culture et le patrimoine, les établissements sont sommés de « développer leurs ressources propres », autrement dit : on leur coupe les vivres et ils doivent trouver eux-mêmes leurs financements en consacrant un temps de plus en plus important, pris sur leurs activités fondamentales, à la recherche de « mécènes » ; pour ce faire, ils se lancent dans une concurrence fratricide dans laquelle survivent ceux qui font le mieux le tapin ; quant à l’État, par ses politiques de défiscalisations, il renonce à toute forme de politique culturelle qu’il délègue aux entreprises privées et particuliers fortunés.
Dans la Justice, institution clochardisée par excellence, les magistrats n’ont même pas de post-it et doivent souvent imprimer chez eux, à leurs frais, les montagnes de dossiers qu’ils ont eux-mêmes entièrement constitués puisqu’il n’y a pas assez de greffiers ni de personnels administratifs et de secrétariat.
Aux douanes, dans les services de répression des fraudes ou de lutte contre l’évasion fiscale, les effectifs sont à tel point réduits et leurs moyens si ridicules que la tâche, par nature sisyphéenne, relève de la mauvaise plaisanterie.
À l’hôpital, la gestion à courte vue et la volonté de « rentabiliser » la santé a transformé des établissements auparavant voués au soin de patients en centres de coûts et de profits, devant optimiser la rotation des lits et des clients sous la direction de cadres formés aux coupes budgétaires plutôt qu’aux rudiments de la médecine, à la gestion mécanique des choses plutôt qu’à l’encadrement des soignants ; on a vu les conséquences dramatiques de ces logiques technocratiques avec la crise sanitaire.
Dans la police, les politiques du chiffre menées depuis Sarkozy, le laxisme politique devant l’extension du domaine du caïdat dans les banlieues et l’inadéquation du matériel fourni aux missions conduisent les agents des forces de l’ordre à devoir résoudre les injonctions paradoxales hiérarchiques, tout en faisant face à des situations toujours plus difficiles et sans aucun moyen de s’en sortir.
Dans ces deux derniers secteurs, hôpital et police, alors que des vies sont directement en jeu, les heures supplémentaires ne sont pas payées et les congés ne sont pas pris, ajoutant un niveau extrême d’épuisement et d’exaspération à des conditions de travail déjà difficilement supportables.
Etc.
Etc.
Etc.

Cette litanie d’exemples, parfois pathétiques, toujours désespérants, montre que le premier besoin des services publics est simple : abonder correctement les budgets !

Le second lui est directement lié : recruter. Les services publics ne peuvent pas fonctionner sans… fonctionnaires ! Inutile de s’attarder sur l’inconséquence des promesses de politiques qui affirment vouloir simultanément lutter contre chômage et supprimer des centaines de milliers de postes dans la fonction publique. Car oui, scoop : ce sont de vrais emplois, avec des vraies personnes qui exercent de vrais métiers et supprimer des postes c’est augmenter le chômage ! Plus sérieusement, il est déplorable de devoir toujours rappeler que les fonctionnaires ne sont pas des « improductifs », des « parasites », des « inactifs » : ils participent à la création de richesses (ce fameux PIB qui ne veut strictement rien dire !), ils paient des impôts, ils consomment, ils font aussi vivre l’économie nationale. Par conséquent, recruter des agents de la fonction publique, ce n’est pas seulement améliorer le service rendu quotidiennement à tous les citoyens, leurs conditions de vie, le service de l’intérêt général, c’est aussi soutenir l’économie et alimenter les emplois dans le secteur privé. Les économistes qui nient tout cela sont aveuglés par leur idéologie et démontrent combien leur discipline n’a rien d’une science et tout d’une imposture.

Or de quels emplois parle-t-on ? La mode est à la « contractualisation ». Il faudrait, paraît-il, mettre fin au fameux « statut » des fonctionnaires pour préférer les « contractuels ». Peut-être devrais-je commencer par rappeler que ce statut de contractuel de la fonction publique est le plus pourri de tous, n’offrant aucun des avantages dont bénéficient ni les fonctionnaires ni les contractuels du privé. Mais surtout, il faut aller plus loin : pour un établissement public, recruter un contractuel peut avoir du sens pour intégrer des compétences « exotiques », c’est-à-dire qui ne sont pas celles définissant un corps de fonctionnaires titulaires de son champ normal d’activité. En dehors de ces cas particuliers, l’appel à des contractuels pour des postes dits de « cœur de métier » est une infamie.

1/ Parce qu’il prive des titulaires de débouchés légitimes.
2/ Parce que, concrètement, les établissements en question se retrouvent à embaucher comme contractuels des candidats qui, souvent, ont tenté mais raté les concours qui doivent ouvrir à ces postes, donc qui n’ont pas été jugés aptes à les tenir : belle méritocratie, joli sens de l’efficacité du service public !
3/ Parce que ces recrues n’ayant pas la formation (ni l’expérience) de titulaires, il faut les former, investir plusieurs mois dans une mise à niveau de leurs compétences avant qu’ils soient plus ou moins opérationnels.
4/ Enfin parce que, lorsqu’ils s’avèrent compétents et efficaces, ce qui arrive souvent (tant mieux ou hélas ?), ils choisissent le plus souvent de passer les concours – ils ont bien raison et sont en général soutenus, encouragés et entraînés par les établissements dans lesquels ils se trouvent – et, quand ils les réussissent, ils partent, obligeant à reprendre tout le processus de recrutement-formation… Une telle instabilité chronique ne fait que fragiliser les équipes et diminuer la qualité de service.

La « contractualisation » de la fonction publique ne signifie rien d’autre que la précarisation à la fois des agents et des services. Elle induit une déstabilisation massive de tout l’édifice en bloquant les recrutements, en abaissant le niveau de compétences, en cassant les perspectives de carrières. Il faut donc prendre le contrepied de cette tendance en mettant fin à la contractualisation afin de stabiliser les équipes, rendre le plus efficaces les services et améliorer le service rendu aux citoyens.

Recruter, donc. Mais pour ce faire, il faut remettre sur pied le principe du concours. Au prétexte d’accusations mensongères, celui-ci a été complètement perverti. La suppression des épreuves profondément humanistes de culture générale (ah ! La Princesse de Clèves !) et l’introduction massive d’épreuves complètement étrangères à la logique des concours ont abouti à des monstres qui n’ont plus rien à voir avec l’esprit méritocratique qui est le sien. Un concours doit recruter des individus en fonction de leurs compétences et connaissances jugées dans le cadre d’épreuves clairement définies, aux programmes connus de tous, et ne laissant aucune prise à l’interprétation du jury ni à la « personnalité » du candidat. Au lieu de cela, on a développé à n’en plus finir les épreuves de « motivation professionnelle », les « entretiens personnalisés », les voies dérogatoires, les « concours spéciaux », etc. etc. En prétendant s’inspirer du privé, on aboutit ainsi à un système hybride qui fait la part belle à l’improvisation, à la cooptation, au clientélisme, au copinage, au recrutement de membres « du sérail », appelés, par exemple, « faux externes ». Non seulement on trahit la rigueur de l’anonymat du concours et l’égalité des chances accordée à tous les candidats, mais en outre on singe, sans jamais faire l’effort d’aller au bout de leur logique, les protocoles de recrutement du privé, autrement plus complexes et sérieux que ces parodies d’entretiens d’embauche, aussi mal préparés que mal conduits. Le concours, correctement mené, est loin d’être parfait. Mais c’est le mode de recrutement le moins injuste et, par conséquent, le mieux adapté pour des agents destinés à servir l’intérêt général. Il s’agit donc de débarrasser tous les concours de ces appendices obscènes pour réinstaurer de la justice dans le recrutement des fonctionnaires.

Pour recruter, encore faut-il qu’il y ait des candidats. La baisse du niveau aux concours est visible surtout dans l’enseignement mais se montre prégnante partout dans la fonction publique et tout particulièrement pour les cadres. La pénurie aux concours ne doit réjouir personne : c’est une catastrophe collective. Lorsqu’une carrière publique est perçue comme un pis-aller ou une voie de secours, il faut s’interroger sur la santé de la société. La revalorisation des carrières de la fonction publique doit être une priorité pour attirer les meilleurs. Cela passe d’abord par un rattrapage financier. Le gel du point d’indice (formule magique d’économie pour les gouvernement successifs qui préfèrent la solution simple de saigner les agents plutôt que d’essayer de gérer correctement les deniers publics), couplé à la hausse des cotisations, a provoqué une diminution régulière du salaire de millions de personnes tout en rendant définitivement repoussantes ces carrières pour les jeunes diplômés. Aujourd’hui, choisir le public plutôt que le privé, c’est sciemment renoncer à un salaire décent. Et ce ne sont pas les « primes au mérite » et autres « défiscalisations des heures supplémentaires » qui peuvent compenser de telles pertes : ce ne sont là que des carabistouilles de bas étage, jetées en pâture aux journalistes néolibéraux. La revalorisation des carrières de toutes les catégories et la fin du gel du point d’indice ne seraient pas des cadeaux clientélistes, comme on l’entend trop souvent dans la bouche de ceux qui veulent la mort des fonctionnaires, mais des mesures de simple justice. Et, accessoirement, positives pour l’économie de ce pays, puisque c’est le seul discours que peuvent comprendre les politiciens et éditorialistes à courte vue.

2. Arrêter le massacre

Au-delà des seuls moyens, nécessaires pour recommencer à travailler dans des conditions normales, les agents des trois fonctions publiques ont un besoin urgent de reconnaissance. Les politiques de boucs émissaires doivent cesser ; la valeur du travail effectué au service de la collectivité, avec l’intérêt général comme seul objectif, doit être reconnue ; les agents doivent être sérieusement protégés contre les agressions, qu’elles viennent de l’extérieur ou de l’intérieur. Le mouvement #Pasdevague dans le corps enseignant, par exemple, était symptomatique du mal-être profond qui habite des individus quotidiennement harcelés à la fois par des hiérarchies veules et par des citoyens qui se comportent comme des clients arrogants et agressifs.

Les profs sont en première ligne mais tous les fonctionnaires au contact direct des usagers subissent les mêmes vexations, le même mépris. Le mal-être, allant trop souvent jusqu’au suicide dans l’indifférence générale, est devenu le quotidien de la fonction publique. Des personnes ayant fait le choix d’une carrière au service du commun et non pas de l’enrichissement personnel souffrent au point d’en mourir ? On s’en fout ! Aux yeux de beaucoup de leurs concitoyens, les fonctionnaires sont des sous-hommes, alors même que leur abnégation devrait forcer le respect. Il faut en finir avec les diffamations éructées sur les plateaux des chaînes de désinformation continue par des éditocrates sans esprit ni conscience. Les dirigeants politiques doivent montrer l’exemple et siffler la fin de la récréation. Le soutien indéfectible aux agents de la fonction publique doit être la règle, le respect de leur engagement une évidence partagée.

Quant à ceux qui dirigent ces bateaux ivres que sont devenus les ministères et administrations centrales, ils font preuve, eux aussi, d’une intolérable absence de considération envers les équipes sous leur responsabilité. Si du ménage doit être fait dans la fonction publique, c’est d’abord là. Les changements de consignes et de politiques, la navigation à vue et la gestion à la petite semaine déstabilisent tous les échelons, tous les établissements, toutes les administrations. Les cadres sur le terrain son abandonnés entre le marteau de l’irresponsabilité du niveaux supérieur et l’enclume des équipes déboussolées et des usagers en colère. Le besoin est criant de stabilité, de fiabilité et de confiance de la part des plus hauts niveaux hiérarchiques : il est impératif de retisser les liens entre cabinets ministériels, administrations centrales et établissements sur le terrain.

Car la valse des hauts fonctionnaires qui changent de poste dès qu’ils peuvent, vivent leur carrière comme des mercenaires et essaient de toujours jouer la bonne mutation dans la perspective du coup suivant, provoque des catastrophes. Bouger tous les deux ou trois ans, c’est criminel pour les services. Peu intéressés par l’idée de perdre leur temps précieux à découvrir les arcanes d’une nouvelle administration, ils s’enferment dans leur tour d’ivoire avec pour seul projet le coup d’éclat qui leur permettra de monter encore et encore… ou, mieux : d’aller pantoufler tranquillement dans le privé le temps de bien garnir leur compte en banque. Dans ces conditions, ils se montrent sourds à l’expérience et aux remontées des agents et cadres qui vivent le service public quotidiennement, face aux citoyens. Obligation doit leur être faite de demeurer en poste au moins cinq ans.

Pendant ce temps, les équipes doivent subir la multiplication des procédures de contrôles et d’évaluation, qui tournent à vide. Ce micro-management paranoïaque absorbe un temps considérable pendant lequel il est impossible d’exercer son métier. Toutes ces usines à gaz, imaginées dans les cabinets ministériels par des gens qui n’ont jamais mis les pieds dans les établissements qu’ils régissent, partent du principe que les fonctionnaires sont des fainéant incompétents et impécunieux qu’il faut sans cesse contrôler. C’est à cause de ces idées sorties de cerveaux malades formatés par l’ENA ou HEC que, par exemple, des fonctionnaires passent leur temps à s’arracher les cheveux dans des procédures de marchés publics si absurdes qu’elles sont responsables 1/ de dépenses beaucoup trop élevées pour la puissance publique, 2/ de l’éviction de facto de nombre d’entreprises sérieuses mais incapables de déployer les moyens nécessaires pour participer à ce jeu stupide, 3/ de la manipulation par les prestataires, industriels notamment, qui se régalent de retourner cette complexité contre les administrations et qui se nourrissent sur la bête. L’impératif, partagé par tous, d’encadrer et de contrôler strictement la dépense d’argent public se fracasse contre le mur de bêtise érigé par ces règles contre-productives.

Alléger la gestion et les contrôles pour laisser les fonctionnaires faire leur job : voilà qui « améliorerait » grandement l’efficacité des services publics ! L’administratif tue l’administration ! Chercheurs, mais aussi hospitaliers, magistrats, enseignants, policiers… dans tous les services, dans toutes les équipes, le temps perdu est considérable à remplir des dossiers qui ne seront lus par personne (!), des tableaux d’évaluation quantitative de la qualité de service (!!), des demandes de subvention dont la probabilité de réussite est nulle parce qu’il y a trop peu d’argent pour trop de candidats, etc. etc. Et comme on ajoute sans cesse de nouvelles couches de contrôle tout en supprimant toujours plus de postes administratifs dont le boulot est précisément d’accomplir ces tâches, les agents se retrouvent à devoir arbitrer entre faire ce qu’ils doivent et faire ce qu’on leur demande.

Soit dit en passant, la bureaucratie n’est pas un vice intrinsèque à la fonction publique : non seulement elle pourrit de la même façon (parfois pire !) les entreprises privées, mais les niveaux ahurissants d’absurdité atteints aujourd’hui sont le fait de l’idéologie managériale venue du privé ! De manière générale, il faut en finir une bonne fois pour toute avec le new public management, cette idéologie mortifère qui emprunte au privé tout ce qui n’y fonctionne pas et témoigne d’une haine profonde envers le public. Une bonne partie des maux de la fonction publique vient de là : l’explosion des tâches d’évaluation et de contrôle de chaque activité, la dissolution des responsabilités qui laisse seules et désemparées les équipes et leurs encadrants, l’application brutale et stupide de méthodes de travail (dont, soit dit en passant, l’efficacité est partout remise en question) à des métiers qui ne s’y prêtent absolument pas (allez appliquer le fameux « mode projet » à un hôpital ou à une école : les esprits pervers qui ont produit de tels délires méritent l’échafaud), etc. Revenir à une gestion saine, c’est-à-dire fondée sur la confiance dans la compétence de fonctionnaires que l’on laisse faire leur travail, en donnant à leurs cadres les moyens de diriger concrètement leurs actions sur le terrain, avec des orientations générales claires et l’appui de la chaîne hiérarchique : voilà ce qui serait une révolution !

3. Résoudre les vrais problèmes

Ne nous leurrons pas : il existe dans la fonction publique de vrais problèmes qui peuvent et doivent être réglés et, si les fonctionnaires soufrent des calomnies et injustices, ils sont aussi lucides quant à la nécessité de changer certaines choses et ils entendent les critiques. Mieux, ils sont eux-mêmes témoins de dysfonctionnements graves dont les autres citoyens n’ont parfois pas idée.

Parmi les clichés les plus prégnants, le rôle néfaste des syndicats de fonctionnaires arrive toujours dans le trio de tête. Or, si le pouvoir réel des syndicats est très éloigné des fantasmes, il n’en demeure pas moins que le fonctionnement du syndicalisme en France et particulièrement dans la fonction public doit être profondément repensé. Il ne s’agit pas de plonger dans le complotisme et de déplorer une supposée toute-puissance des syndicats, on en est loin, mais d’assainir une situation déséquilibrée et insatisfaisante pour tout le monde. Les syndicats doivent être des représentants fiables et actifs des intérêts des agents, des interlocuteurs solides, et sans doute rugueux, pour les hiérarchies de tous niveaux.

C’est pour cela qu’il faut tout faire pour encourager un syndicalisme fort et qui fasse son job – y compris dans la critique et le combat. Actuellement, beaucoup trop souvent, les syndicats pâtissent d’un grave déficit de légitimité dû à la fois à la mobilisation et à l’implication quasi-inexistantes des agents, et au détournement des structures syndicales au service des intérêts personnels ou idéologiques de quelques individus. Trop de syndicalistes ne sont que de mauvaises caricatures. Si ce phénomène est particulièrement visible, et risible, chez les enseignants où des syndicalistes professionnels qui n’ont pas vu un élève depuis des décennies se plaisent à donner des leçons à la terre entière depuis la chaire de leurs comptes twitter, il existe, hélas !, dans la plupart des établissements et administrations. Il est ainsi insupportable de voir  instrumentalisées des instances officielles, normalement dédiées au fameux « dialogue social » ou à la prise en compte des difficultés que vivent les fonctionnaires – il faut voir voir comment fonctionnent certains CHSCT ! Les haines recuites, les blocages de principe, l’absence d’empathie pour des collègues qui souffrent, simplement parce qu’ils n’ont pas le bon profil politique… tout cela sape terriblement la crédibilité et l’action des syndicats. Quelle tristesse de constater que les syndicalistes sont parfois les pires ennemis du syndicalisme ! Ou, en s’inspirant du grand Clemenceau : le syndicalisme est une chose trop sérieuse pour être laissée aux syndicalistes. Tous les agents devraient s’impliquer, s’engager, afin de laver de tout soupçon d’illégitimité les combats sociaux, souvent justes.

Il n’y a toutefois pas que les « syndicalistes professionnels » qui minent de l’intérieur la fonction publique. Force est de constater qu’elle n’échappe pas au principe de Peter : « dans une hiérarchie, tout employé a tendance à s’élever à son niveau d’incompétence ». Autrement dit, la prime à l’incompétence règle toujours trop les évolutions de carrière, puisqu’il semble plus facile de promouvoir un incapable pour s’en débarrasser et l’envoyer ailleurs, que de le confronter à ses manquements. Il faut néanmoins être clair : contrairement aux billevesées sur le statut des fonctionnaires, les sanctions disciplinaires existent, elles sont parfaitement applicables et, dans les cas les plus extrêmes, il n’est pas beaucoup plus compliqué ni risqué de virer un agent public qu’un salarié du privé en CDI. Or, pour pouvoir appliquer ces sanctions, quelle qu’en soit la sévérité, le cadre doit pouvoir compter sur le soutien de sa propre hiérarchie… ce qui est rarement le cas. La frilosité et la pusillanimité augmentent à mesure qu’on s’éloigne du terrain et nombre d’encadrants directs se sentent complètement démunis et abandonnés. Tout cela n’est, bien sûr, pas propre à la fonction publique : combien d’entreprises connaissent exactement les mêmes maux !

Une incise, ici, à propos des tire-au-flanc, des incompétents, etc. Ne confondons pas deux choses très différentes.
D’une part, les véritables bras cassés qui trouvent une bonne planque, n’en rament pas une et plombent un service ou un établissement par l’inertie de leur paresse et/ou de leur incompétence – quand ne s’y ajoute pas de la malveillance. Ceux-là existent partout : dans la fonction publique, dans le privé, dans l’associatif… partout. Et probablement partout dans des proportions équivalentes. C’est seulement plus facile de les pointer du doigt quand ils sont fonctionnaires, toujours cette bonne vieille politique du bouc émissaire, mais n’importe quel individu faisant preuve d’un minimum d’honnêteté intellectuelle reconnaîtra que dans son domaine aussi, ces passagers clandestins existent. Et, encore une fois, non ce n’est pas forcément plus facile de faire le ménage dans le privé : pour tout un tas de raisons individuelles, politiques, diplomatiques… la plupart des « chefs » ne peuvent ou ne veulent pas assumer leurs responsabilités – autre constante des organisations.
D’autre part, les cabossés de la vie, les moins-performants, les limités, les un-peu-plus-lents-que-la-moyenne, tous ces gens qui, sans être tout à fait inaptes au travail, ne peuvent pas le réaliser aussi vite ni aussi bien que la plupart des autres. La fonction publique en compte beaucoup. Beaucoup plus, en tout cas, que le secteur privé. Certes, pas mal d’entreprises jouent le jeu, et leur comportement est fort louable et doit être encouragé. Mais c’est là un des rôles de la fonction publique, qui ne doit pas être asservie à des objectifs aveugles de seule rentabilité, de leur offrir un travail. Et, si ce n’est pas du tout évident à gérer, c’est aussi l’honneur du service public.
Fin de l’incise, revenons à notre sujet : comment améliorer la fonction publique.

Lorsqu’on parle de fonction publique, on se réfère, sans y penser vraiment, à la fonction publique d’État. Or tout ce qui a été évoqué jusqu’à présent s’applique à la fois à celle-ci mais également à toutes les autres, notamment hospitalière et territoriale. Cette dernière, la fonction publique territoriale, possède cependant des caractéristiques propres dont certaines sont problématiques. En effet, les différentes étapes de la décentralisation se sont accompagnées de mesures démagogiques qui aboutissent à des situations ineptes. Le recrutement des fonctionnaires territoriaux en est un exemple criant : une fois le concours obtenu, les agents intègrent un « cadre d’emploi » (équivalent des « corps » de la fonction publique d’État) qui ne leur ouvre pas un poste mais les autorise à se porter candidat auprès des collectivités territoriales : charge à eux de se débrouiller et de se vendre au plus offrant.

On mélange ainsi deux logiques contradictoires qui conduisent à des relations viciées avec le pouvoir politique local. L’action des administrations locales ne peut pas se soumettre à l’écume des lubies politiques. Les agents territoriaux doivent appuyer et appliquer les politiques définies par les élus, sans pour autant subir les changements inopinés du vent. Exercice d’équilibriste, certes, mais qui fonctionne bien dans la fonction publique d’État grâce à l’indépendance de ses agents, garantie par le statut des fonctionnaires. Rien de tel pour les fonctionnaires territoriaux qui sont complètement dépendants des élus et soumis à des pressions malsaines. À cela s’ajoute le goût immodéré de bien trop de petits potentats pour les recrutements de complaisance, le copinage et le népotisme, qui débouchent sur la multiplication des « chargés de mission » dénués de mission réelle ou bien assumant des responsabilités qui devraient être celles de fonctionnaires compétents : à quand le grand ménage ? La mauvaise gestion d’ensemble de la fonction publique territoriale, mainte fois épinglée, ne doit pas aboutir à la conclusion, fausse, que la gabegie d’argent public est due aux fonctionnaires, mais bien à des statuts inadaptés, à une décentralisation menée de manière irrationnelle et à l’irresponsabilité, quand ce n’est pas la simple corruption, de barons locaux mégalomanes. Repenser toute l’organisation de la fonction publique territoriale est une urgence, y compris pour les fonctionnaires eux-mêmes qu’il faut sortir de ce piège !

Autre champ à revoir complètement : les écoles d’application et de formation des cadres. Je ne parle pas seulement des « Instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation » (Inspe, lointains descendants des IUFM de sinistre mémoire), lieux vertigineux de (dé)formation et de démagogie où les jeunes profs subissent les pires sévices intellectuels : les turpitudes qui y règnent sous la domination de pédagogos incompétents sont de notoriété publique. Plus largement, les cadres de la fonction publique, une fois le concours obtenu, doivent passer une période variable dans les écoles de formation comme l’ENA, l’ENM, etc. Chaque filière possède la sienne. La qualité de la formation dispensée varie grandement, selon la culture professionnelle, la tradition des métiers concernés, l’équipe à la tête de l’école en question, etc. Certaines sont remarquables de sérieux, il faut le souligner. D’autres, cependant, réussissent l’exploit d’incarner la caricature de tout ce que l’on reproche habituellement à la fonction publique. Ces scandales du service public se perpétuent dans la confidentialité de l’entre-soi et le confort de budgets ahurissants. Alors que le reste de la fonction publique crève la gueule ouverte, certaines de ces écoles dépensent sans compter des sommes obscènes tout en dispensant une formation indigente et hors-sujet. Tout le monde est au courant mais personne ne moufte parce que ces établissements servent de tout-à-l’égout de la profession : planques pour les incapables, portes de sortie pour les vieilles gloires encombrantes et impossibles à recycler, placard pour les dangereux et les néfastes ayant trop de casseroles pour être acceptés ailleurs… Et c’est ça qui forme les jeunes collègues ! On voit, hélas, les résultats sur le terrain.

Pour finir en beauté ce tout petit tour d’horizon des écuries à nettoyer, n’oublions pas l’échelon européen car, si vous voulez vraiment faire des économies sur la fonction publique, je vous conseille d’y aller faire un tour, vous ne serez pas déçu ! Ah mais pardon ! J’oubliais que calomnier les enseignants et les fonctionnaires français en général, c’est être « réaliste » et « briser des tabous » ; alors qu’oser critiquer les salaires cinq à dix fois supérieurs de fonctionnaires européens dont l’utilité sociale est inférieure (voire négative), c’est être populiste ! Eh bien j’assume et dénonce le scandale des fonctionnaires européens, dont les modes de recrutement sont ubuesques (on croirait de mauvais tests de QI issus du supplément été d’un magazine féminin), les rémunérations ahurissantes (plus qu’un cadre dirigeant du privé à un niveau de compétence déplorable) et le statut fiscal révoltant. La Commission européenne, tout particulièrement, est un gouffre, un puits sans fond d’argent public, qui sert à payer des fortunes (sans procéder au moindre contrôle) des incompétents pour détruire le bien commun et la souveraineté populaire. Complètement déconnectés du monde réel, ils fonctionnent dans une sphère fermée. Ils n’ont pas la moindre idée des conséquences des règlementations qu’ils pondent et qui pèsent directement sur la vie de gens qui, pour eux, n’existent même pas. Ce qui leur sert de pensée est formaté par un juridisme étroit qui les convainc que toute question se résout par un texte de loi, sans aucune considération pour l’application sur le terrain. Pour la plupart, ces paltoquets sont à peine présents à la Commission, passent leur temps ailleurs et se nourrissent sur la bête. Ces profiteurs ne produisent rien, ne savent rien, n’ont aucune conviction, aucune conscience du service public et se laissent benoîtement mener par le bout du nez par tous les lobbies bruxellois, trop heureux d’avoir pour interlocuteurs des crétins incultes.

*

Résumons.
Abonder correctement les budgets.
Recruter.
Mettre fin à la contractualisation.
Remettre sur pied le principe du concours.
Revaloriser les carrières de toutes les catégories et dégeler le point d’indice.
Répondre au besoin urgent de reconnaissance.
Faire du soutien indéfectible aux agents de la fonction publique la règle, et du respect de leur engagement une évidence partagée.
Retisser les liens entre cabinets ministériels, administrations centrales et établissements sur le terrain.
Obliger les hauts fonctionnaires à demeurer en poste au moins cinq ans.
Alléger la gestion et les contrôles paranoïaques.
En finir une bonne fois pour toute avec le new public management.
Revenir à une gestion saine, c’est-à-dire fondée sur la confiance dans la compétence de fonctionnaires que l’on laisse faire leur travail, en donnant à leurs cadres les moyens de diriger concrètement leurs actions sur le terrain, avec des orientations générales claires et l’appui de la chaîne hiérarchique.
Repenser en profondeur le fonctionnement du syndicalisme.
Assurer les agents du soutien de leurs hiérarchies dont chaque niveau doit assumer ses responsabilités.
Repenser toute l’organisation de la fonction publique territoriale.
Revoir le fonctionnement des écoles d’application et de formation des cadres.
Dénoncer et mettre fin au scandale des fonctionnaires européens.

Ce ne sont là que quelques pistes de réflexion : encore plus doit être fait pour sauver des services publics qui souffrent et ne peuvent plus, bien souvent, assumer leurs missions que grâce à la conscience professionnelle des agents. Or, en France, les services publics sont intimement liés à la République : ils sont la colonne vertébrale de l’État et de la société. Ils appartiennent à tout le monde et assurent l’égalité des citoyens et la redistribution des richesses. Leur casse ne signifie rien de moins que la destruction de la République. Qui aura le courage de les redresser ?

Cincinnatus, 15 juin 2020

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