Tous des sales gosses !

Quelle société de petits cons nous formons ! Où que le regard se tourne, point d’adultes : ça grouille d’adolescents mal élevés, quelle que soit leur date de naissance. Même les cheveux blanchis par l’âge ne semblent avoir acquis de leurs années passées que la vanité de cœur et la myopie d’esprit. Et en matière de maturité, il n’est rien à chercher non plus du côté des toniques intermédiaires entre le bachot et l’EHPAD. Des corps protégés par la médecine moderne trimballent des ego bouffis de dérisoires certitudes.

Tout, tout de suite : notre slogan
Ou plutôt, notre intime et ultime mantra.
Nous ne sommes mus que par cet insurmontable besoin d’une résolution instantanée du désir. Tous nos caprices doivent être exaucés sur-le-champ… et sans effort, s’il-vous-plaît ! Un écran plat, une bonne note ou une bonne baise… je veux et j’exige jouir sans entrave de tout ce qui, à ma vue, se présente et me plait. Se servir puis, dans la même geste frivole, jeter. Et ensuite ? oubliés ces obscurs objets d’une passade aussi consumante que négligeable. Notre attention ne dure que le temps qu’exulte l’endorphine, notre volonté réduite aux aléas de glandes zappeuses.

Nos postures de gamins rebelles puent le conformisme. Révolutionnaires en papier prémâché, nous nous gargarisons de révoltes standardisées, programmées, markétées – réactionnaires. Les séductions paranoïaques des complotismes épanchent et pansent nos hémorragies narcissiques : nous nous croyons tellement plus intelligents d’être à ce point stupides. Mais ça nous fait passer le temps, chiards prétentieux, de nous donner à peu de frais des sensations en nous imaginant détenteurs de vérités à tous les autres cachées. Rassurantes certitudes Potemkine.

Notre sensibilité exacerbée nous sert de boussole affolée. La notion de recul à jamais congédiée, nous vivons toute question comme une remise en cause inadmissible de notre moi profond : plus haut crime possible ! En bons Narcisse modernes, notre reflet ne saurait être troublé par les vaguelettes de l’introspection ; nous craignons trop de faire plouf. Ainsi sommes-nous devenus incapables de supporter la discussion, le débat… autant de lieux d’exploitation-exploration de la raison aux fins d’arrachement de l’idiosyncrasie à la puissance de l’universel. Notre petite personne nous engonce, costume trop étroit mais à l’illusion de confort tenace – et puis, en la matière, la nudité de l’exhaussement de soi choque les pudeurs.

Alors nous ne trouvons pour seule réponse à ce sentiment d’offense que la violence. Un mot, un regard suffisent au grand déferlement vengeur qui ne peut connaître de proportionnalité puisque c’est dans notre être, cible incommensurable, que nous nous imaginons insultés. Mais cela « parce que les mots nous manquent », geindrons-nous en piteuse excuse… pourtant, si nous les possédions, gageons que nous choisirions tout de même le défouloir puéril, aveugle, jouissif.

Les mots manquent, en effet. Et la culture surtout sans quoi l’humain n’est pas. Cette capacité de se choisir des amis parmi les morts, et donc les vivants aussi. La fréquentation de ces défunts dont la parole porte et habite le monde comme soi s’efface à mesure que nous nous enfonçons vers l’obscur. Cuistres demi-instruits, c’est-à-dire pires que complets incultes, nous nous persuadons de maîtriser langue et pensée. Vaste supercherie ! Nos esprits mal formés, déformés, uniformisés par des années de désinstruction, nous font sujets exemplaires à toutes les manipulations.

Aussi douces que pénétrantes, celles-ci nous confortent, nous cajolent dans notre infantilisme. Ouvertement ! En guise de démagogie, les politiques n’ont que la « pédagogie » aux lèvres : nous ne sommes pas des nations de citoyens mais une masse d’enfants. Traités de même par nos fournisseurs de joujoux. Tout bon cocaïnomane conseiller en communication, qu’elle soit politique ou d’entreprise – quelle différence ? –, nous le serine dans un psittacisme enjoué : fun, cool, coloré, ludique… Les béquilles techniques à la pensée se multiplient pour simplifier nos vie : téléphone intelligent, assistant intelligent, voiture intelligente, cuisineur intelligent, jouet sexuel intelligent… robots et intelligence artificielle nous promettent un monde merveilleux, enfin débarrassé de la responsabilité individuelle par des doudous aux écrans hypnotiques. Un monde à la Wall-E, peuplé de gros enfants au QI d’huître neurasthénique. Pourquoi diable vouloir y échapper ?! Tous nos modèles, d’Hollywood à Hanouna, nous le vendent gratuitement.

Exeunt dignité, sérieux, sagesse et gravitas.
Il n’y a pas régression ; mais un empêchement complice de la maturation.
Ils font passer nos chaînes pour des jouets et joyeusement nous nous amusons avec.

Cincinnatus, 31 août 2020

3 réflexions sur “Tous des sales gosses !

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