Le Maître et Hanouna

Comment l’incarnation de l’autorité est-elle passée des hussards noirs au dangereux bouffon ? À la manière de vases communicants, à mesure que la figure du professeur a perdu toute légitimité, son magistère intellectuel et moral semble avoir migré vers des personnages qui lui sont en tous points opposés. Cyril Hanouna, nouveau maître à penser et à agir pour la jeunesse : quel symbole !

L’anéantissement de l’autorité des maîtres

Le maître possède un savoir qu’il a pour devoir de transmettre aux enfants, transmission par laquelle il les élève à la dignité d’individus éclairés et libres. Parce qu’il n’y a pas de liberté supérieure à celle de l’exercice autonome de la raison. Par son évolution dans le cursus scolaire, l’enfant pénètre progressivement dans le monde, en acquérant la culture commune qui lui permettra d’y prendre toute sa place. Le maître a la lourde tâche de l’accompagner dans ce chemin initiatique. De sa fonction, obtenue par la reconnaissance d’un concours exigeant qui sanctionne la maîtrise de sa discipline, le professeur tire sa légitimité et son autorité ; c’est à cette mesure que l’élève lui doit le respect. Parler en cela de « domination », vouloir mettre élèves et professeurs « à égalité », ou placer « l’élève au centre de l’école » ne sont que des formules démagogiques qui ont réussi à détruire l’autorité des enseignants. Tous en sont victimes : l’école, les professeurs et les enfants eux-mêmes [1].

Les conséquences en sont terribles puisque, contrairement aux discours lénifiants proférés par les dernières crapules qui y trouvent leur intérêt bien compris, le niveau scolaire de nos enfants s’effondre dramatiquement d’année en année. Cela ne signifie pas seulement que les élèves se montrent incapables de résoudre des problèmes mathématiques triviaux – fait qui, en soi, devrait soulever une révolte générale tant il montre combien nos jeunes générations sont sacrifiées. Cela va encore bien plus loin ! Quelle catastrophe, en effet, de voir débarquer à l’université des générations de quasi-illettrés, ne maîtrisant pas même à l’oral leur langue maternelle au-delà d’un vocabulaire  réduit aux seuls besoins immédiats de la communication phatique et à la syntaxe si fautive qu’elle interdit toute articulation de la pensée ; passés sans difficulté à travers quinze années d’école sans rien apprendre, sans rien retenir, sans rien comprendre de ce qui leur était enseigné ; encouragés par une démagogie générale leur ancrant dans l’esprit l’idée qu’ils n’ont aucun effort à fournir, que l’école et ses forçats sont à leur service, que tout se vaut – tant leur production indigente, rédigée dans une langue déficiente, que les plus grands chefs d’œuvres parce que la culture n’est qu’une domination détestable sur laquelle prime l’expression sacrée de leur moi boursouflé – et que leurs désirs peuvent et doivent être résolus sans contrainte ni délai.

Le résultat : des monades autistes qui revendiquent leur inculture comme leur plus grande qualité. Ils ne savent ni lire, ni écrire, ni compter, ni parler, ni penser et en éprouvent un sentiment de fierté stratosphérique. Intellectuellement et culturellement désarmés, ils sont les sujets idéaux de toutes les manipulations et embrassent avec une joie stupide les opinions les plus sottes et les idéologies les plus séduisantes.

Parce que nous avons collectivement renoncé à la vocation de l’école : instruire. Nous nous réjouissons avec un sourire crétin de la diminution des heures de cours disciplinaires (français, mathématiques, histoire, géographie, philosophie…) au profit d’heures de rien, pendant lesquelles les enfants apprennent l’« informatique » sur des ordinateurs qui ne fonctionnent pas, l’« écologie » en nettoyant les rues, la « citoyenneté » dans des « débats », pauvres imitations du bavardage des chaînes de désinformation en continu, « débats » dont ils ne maîtrisent rien puisqu’ils ne savent pas raisonner ni ne connaissent les distinctions entre fait et opinion, argument et sophisme, etc. L’école se transforme ainsi en garderie, comme l’a récemment admis avec une franchise déconcertante le gouvernement lui-même à l’occasion de la crise sanitaire, la réouverture des écoles après le confinement ne répondant très officiellement qu’à l’objectif de libérer les parents pour qu’ils puissent retourner travailler. L’école n’est plus un fondement de la République mais un moyen au service de l’Économie.

Les enseignants sont des boucs-émissaires sur lesquels sont déchargés tous les maux de la société. Victimes de l’irrespect de leurs élèves, le mauvais exemple vient de partout : ils sont raillés voire insultés quotidiennement dans tous les cénacles, des palais de la République aux bistrots de quartier en passant par les inénarrables chaînes de désinformation en continu, toujours elles. Dans une société de sales gosses attardés, qui ne juge de la valeur de toute chose, humains compris, que par sa convertibilité en pognon, leurs salaires de misère les font passer pour des ratés. Le mépris s’étend à ceux qui devraient, les premiers, les soutenir et les protéger ; or ils doivent subir l’incompétence d’une hiérarchie obsédée par le « pas de vague », ainsi que l’effraction inadmissible des parents d’élèves dans une école où ceux-ci n’ont rien à faire. À ce niveau de dépréciation, l’enseignement ne relève plus de la vocation mais du masochisme ou du martyr !

Peu étonnant, donc, de voir l’école affronter, dans l’indifférence générale, une crise des recrutements qui aggrave encore la baisse de niveau global ! Dorénavant, les concours ne servent qu’à éliminer les candidats les plus catastrophiques. Il faut voir, pour s’en convaincre, les règles du nouveau concours du CAPES de philosophie : une seule épreuve disciplinaire, à l’écrit, coefficient 2, et une épreuve de recrutement, à l’oral, coefficient 3 ! Alors que la compétence et l’autorité des enseignants reposent sur la maîtrise de leur discipline, on ne les recrute plus que selon des critères absurdes, prenant acte qu’ils ne sont plus là pour transmettre des savoirs mais pour remplir les journées des enfants par des animations divertissantes. Les niveaux des élèves et des professeurs diminuent ainsi conjointement, sous les applaudissements de la foule.

Dans ces conditions, sans même évoquer le scandale récent de l’assassinat du professeur Samuel Paty, comment s’étonner de l’ambiance détestable en classe, des agressions régulières d’enseignants par des parents, des « proches » ou des enfants eux-mêmes, de la dépression profonde qui atteint une profession entière ? Le modèle s’est effondré de rectitude intellectuelle, d’effort, de discipline, de travail, d’épanouissement dans l’apprentissage des connaissances et l’exercice de la raison.

Cyril Hanouna, un danger pour la République

Charlie - Hanouna

Charlie Hebdo, 10 février 2016

En face, le contre-modèle séduisant n’a rien de l’inoffensif amuseur public pour lequel il tente de se faire passer. Cyril Hanouna, par tout ce qu’il représente, tout ce qu’il agrège, représente un danger réel et sous-estimé.

L’évidence devrait elle seule suffire pour détourner les regards et renvoyer le clown attristant aux poubelles de l’histoire. La célébration quotidienne de la bêtise et de la vulgarité ne soulève aucun mouvement collectif : bien au contraire, c’est ce spectacle navrant qui fait le succès de ses émissions. Le renversement des valeurs élève l’inculture, le rire gras et la méchanceté en lieu commun télévisuel. Au lieu d’un écœurement général, se réalise la communion devant l’écran. S’y déroule une parodie des jeux du cirque sur fond d’humiliations et de feinte immoralité. La stupidité s’exhibe, fière d’elle-même, et enchaîne les « provocations » convenues. Car qu’y a-t-il de réellement transgressif dans ces suites de plaisanteries douteuses, dans ces échanges pas même dignes d’un comptoir après le quatrième rosé tiède, dans ces leçons de moraline, dans ces pitoyables tentatives de faire le buzz à tout prix ?

Rien. Tout cela demeure parfaitement dans les codes du divertissement contemporain, le « temps de cerveau disponible » théorisé à l’époque par Le Lay, depuis dépassé jusque dans ses espoirs les plus délirants. Le spectacle génère l’abrutissement des masses avachies dans leur canapé – abrutissement dont se nourrit en retour le spectacle lui-même [2]. Tous complices dans le ravalement de l’humain à un « animal stupide et borné » [3]. Il y a là une servilité volontaire devant la monstration de la bassesse : l’autorité de l’amuseur n’est ni usurpée, ni imposée, elle s’assoit sur une légitimité que lui confère son public.

Le sophisme de l’offre et de la demande renforce cette légitimité, à coups de « on ne fait que donner aux gens ce qu’ils veulent ! » et de « si ça ne vous plaît pas, rien ne vous oblige à regarder ! ». La déresponsabilisation du diffuseur ne repose que sur la mauvaise foi de l’inversion : on ne donne pas de la merde aux gens parce qu’ils la regardent – au contraire, ils la regardent parce que c’est ce qu’on leur donne ! De même, la minimisation de l’effet répète en un insupportable psittacisme que ces émissions, « ça détend », « c’est pas méchant », « ça n’a pas de conséquences », etc. etc. ad nauseam. La facilité, le divertissement qui fait œuvre de diversion, évidemment que ça marche. Est-ce une raison suffisante pour en inonder les écrans ? « Oui ! », dira le néolibéral qui prétend élever la liberté individuelle au rang de la valeur sacrée mais la bafoue à chaque instant par ses manipulations multiples. Car il ne vénère que le dieu-pognon et n’a que faire de la liberté dont il n’a jamais connu le sens. Et pendant ce temps, nous subissons les conséquences de cet antihumanisme.

La flatterie démagogique ne fonctionne pas seulement grâce à l’exploitation de la vulgarité mais actionne des ressorts plus profonds et plus efficaces encore, qui renforcent cet assentiment de l’audience. L’extension des normes de la téléréalité à l’ensemble de la sphère médiatique – réseaux sociaux compris – joue sur le seul terrain de la confusion entre public et intime, autrement dit active les pulsions réciproques du voyeur et de l’exhibitionniste. La nature de l’écran place le spectateur dans la position de celui qui observe sans être vu mais l’image que lui offre la téléréalité est celle d’une illusion de miroir (speculum en latin) : il y regarde, fasciné, une représentation à la fois de lui-même et de ses fantasmes – de ce que, spectateur, il pourrait être acteur en ses fantasmes. L’exhibition publique de l’intime anéantit une distinction vitale à la constitution de l’individu et du citoyen.

Comme en deux miroirs en vis-à-vis, la réflexion spéculaire ne renvoie qu’à un vide dans lequel le moi s’absorbe. La fascination procède d’une plongée dans le néant d’un spectacle de pure consommation. Or, comme dans tout processus de consommation, le spectateur exprime un besoin croissant de matière à détruire. Sommés de fournir toujours plus de spectaculaire, la téléréalité comme Hanouna sombrent toujours plus profond. La glorification de l’agressivité, de la violence même, s’entraîne dans une surenchère toxique dont le spectateur est un camé à l’insatisfaction constitutive de ce deal faustien. Le lien d’engrenage entre l’écran et le réel produit un effet d’emballement entre la violence assenée sur le premier et celle vécue dans le second. Prétendre qu’il n’y a aucun lien entre les deux et nier la responsabilité d’Hanouna et consorts dans l’ensauvagement de la société sont des mensonges criminels. Ce déni de responsabilité n’est d’ailleurs que le corollaire de celui d’une autorité qu’il se refuse à assumer ouvertement mais qu’il exerce avec gourmandise.

Et si violence il y a, son versant graphique n’est pas encore le plus dangereux. Plus insidieuse, quoique tout à fait explicite, sa dimension idéologique s’avère le motif le plus important de la rhétorique hanounienne. Bien qu’il s’en défende – il aurait tort de se priver ! – Hanouna n’est rien d’autre qu’un idéologue médiatique. Et peut-être le plus influent, celui dont la parole en actes porte le plus. Ainsi, sur fond de plaisanteries sordides ou de discours à la moraline parfaitement dosée, peut-il ouvertement prêcher l’homophobie, soutenir les islamistes et lancer des fatwas contre les défenseurs de la laïcité. Car le pitre décide de qui et de quoi on peut se moquer, et gare à ceux qui osent s’en prendre à ses totems et à ses tabous. Expert ès manipulations, il se sert de son ascendant sur la jeunesse pour se comporter à la manière d’un gourou offrant à ses hordes barbares de fans endoctrinés les cibles à abattre ; ses « oui mais », ses « il ne faut pas jeter de l’huile sur le feu », ses « ils l’ont un peu cherché », dégobillés par lui-même ou l’un de ses séides, sonnent comme des appels au meurtre (on se souvient avec effroi de sa condamnation de la jeune Mila). Par ses légitimations quotidiennes, il est complice de tous les harcèlements en meutes, de tous les assassinats, de tous les attentats perpétrés au nom d’un odieux et imaginaire délit de blasphème.

*

Alors que l’autorité des professeurs sur les jeunes esprits s’amenuise à néant, unanimement foulée par une société qui méprise la culture, le magistère de la pensée et la rigueur intellectuelle, d’autres maîtres sont trouvés, qui préfèrent l’obscurantisme à la raison, l’ignorance au savoir. Évidemment le phénomène que représente Hanouna dépasse sa seule personne. Il n’est d’ailleurs pas seul sur le créneau de la flatterie démagogique au service d’une idéologie meurtrière : Yassine Belattar, Dieudonné M’Bala M’Bala… ils sont nombreux à utiliser à des fins de propagande nauséabonde leur audience d’amuseurs sinistres. Entre lavage de cerveaux et bourrage de crânes, les effets sont désastreux sur des jeunes générations manipulables dont ils exacerbent les fantasmes identitaires. Hanouna ne doit pas pour autant être réduit à un symptôme, à un exemple parmi d’autres : il est un acteur de premier plan, peut-être le plus influent dans son domaine, et il n’y a aucune raison de le dédouaner, d’effacer l’homme derrière le phénomène. Au contraire : il n’en est que plus coupable. Le désinstituteur pourvoyeur de bêtise et de violence, le petit Brasillach de l’islamisme doit répondre de ses actes.

Cincinnatus, 26 octobre 2020


[1] Il est d’autant plus atterrant de devoir le répéter aujourd’hui que tout cela a déjà été parfaitement démontré depuis longtemps. Lire notamment le magistral « La Crise de l’éducation » de Hannah Arendt dans La Crise de la Culture, Folio essais, 1989, p. 223-252. Cet essai, admirable en tout et rédigé au début des années 1970 à partir de l’expérience américaine, analyse avec une acuité et une justesse rarement atteintes les causes des maux dont souffre l’école française un demi-siècle plus tard.

[2] Le film Idiocracy me semble de ce point de vue d’un optimisme très excessif.

[3] Rousseau, Du Contrat Social, Livre I, chap. VIII

8 réflexions sur “Le Maître et Hanouna

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