Quelle sécurité ?

On alterne : un attentat terroriste, une séquence de casse urbaine en fin de manifestation, des scènes de guérillas ultraviolentes dans les territoires abandonnés de la République… À chaque fois, la stupeur laisse finalement la place à la résignation. Il n’y a pas vingt ans, le « sentiment d’insécurité » avait fait gloser pendant la campagne de 2002 et chuter le candidat Jospin. À l’époque, on se moquait dans les beaux-quartiers des centres-villes des « peurs irrationnelles » des banlieusards et de la France périphérique, qui ne s’appelait pas encore ainsi. Aujourd’hui, ce « sentiment d’insécurité » imprègne tant les esprits qu’on n’en parle même plus : quand on a la chance de n’être pas contraint de vivre directement cette insécurité quotidienne dans sa chair et sa peur, on se contente d’observer les images sur les écrans démultipliés, comme la nouvelle saison d’une série Netflix. La banalisation de la violence sur fond d’éphémères bouffées d’indignation stérile encourage non seulement le sentiment d’impunité de ses responsables mais également toutes les manipulations idéologiques. Lire la suite

Les nouveaux iconoclastes

De nouveaux censeurs s’ingénient à réécrire l’histoire, à interdire des films ou des spectacles, à éteindre les Lumières à l’Université… c’est là une véritable tragédie. Au nom de luttes intrinsèquement justes qu’ils détournent, au nom de l’égalité qu’ils pervertissent, des groupuscules idéologiques provoquent des déferlements de bêtise violente dont le seul but est d’anéantir aveuglément la culture et la liberté d’expression. Lire la suite

Unité nationale : quelle escroquerie !

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« Le droit d’insulter les membres du gouvernement est inviolable. »
Georges Clemenceau, note adressée le 8 juin 1918 au Bureau de presse

En réponse à la crise sanitaire gravissime que nous subissons, le Président de la République appelle à « l’unité nationale ». Étrange rhétorique de la part de celui qui, en bon disciple de Sarkozy, a dressé les Français les uns contre les autres et dont la responsabilité est majeure dans la débandade actuelle. Lire la suite

De l’anonymat et du pseudonymat en ligne

L’anonymat sur les réseaux sociaux n’existe pas. On s’y présente toujours sous une apparence choisie, sous une identité réelle ou d’emprunt. Le pseudonyme n’est pas un anonymat, il porte en lui un sens, un imaginaire et une volonté. Il affirme un message avant même toute prise de parole sur ces scènes publiques, à la manière du costume revêtu pour se présenter à la lumière de l’espace public réel. Son choix ne peut être neutre parce qu’il est en soi un acte de monstration et de démonstration. Mais le masque du pseudonyme est un Janus bifront, source simultanée de liberté et d’irresponsabilité dont la puissance de dissimulation et de révélation excite les désirs de censure. Lire la suite

Dieu est mort, foutez-nous la paix !

Il n’y a de blasphème que dans l’esprit du croyant. Celui qui ne croit pas ne blasphème pas : il se rit des superstitions des autres. De haute lutte, cette notion inique de blasphème a été extirpée du droit français pour laisser la place aux libertés de conscience et d’expression. Aucun délit de blasphème ne peut ni ne doit exister. Répétons-le : en France, se moquer des religions n’est pas un crime, c’est une tradition – un exercice de liberté ! Lire la suite

La société de l’obscène

L’ignoble est devenu la règle. Images des incendies australiens, vidéos tournées clandestinement dans des abattoirs ou des élevages intensifs [1], matraquage de scènes d’humiliations d’individus ou de massacres de populations entières… le chapelet d’ignominies s’égrène sur tous les écrans dans une juxtaposition clipesque aux effets narcotiques. La diffusion continue d’images atroces de souffrance, d’actes odieux commis contre l’homme, le vivant ou la planète dévoile ce que chacun fait mine d’ignorer et s’empresse d’oublier. Alors que nous devrions tous trembler d’effroi et ostraciser les coupables hors de la société des hommes, les réactions effarouchées de l’instant laissent aussitôt la place à l’émotion suivante. Lire la suite

Un républicanisme économique ?

Le républicanisme est une pensée politique, pas une doctrine économique. Et pourtant, de sa vision du monde cohérente – sa Weltanschauung –, peuvent se déduire des principes en matière d’économie.
Penser l’homme, le monde et la société conduit à penser les rapports économiques réels et souhaités : observer l’être et imaginer le devoir-être sans toutefois chercher à déduire le second du premier, ni légitimer le premier par le second, fautes logiques trop répandues. En d’autres termes : construire un idéal régulateur, un horizon désirable, qui doit servir à fois de boussole et de pierre de touche à la critique du réel [1]. Lire la suite

Malaise dans la représentation : 4. Engagement

Il y a un peu plus d’un an, alors que le sujet n’était pas encore à la mode, je publiai trois billets consacrés aux errements contemporains de la démocratie représentative, en examinant les notions de compétence, d’identité et de morale. Comme au cinéma, j’ai décidé de prolonger l’histoire avec une nouvelle trilogie. Soyons clair avant d’être repris par des complotistes bas du front : pas question ici de surfer sur la vague de l’actualité et de dézinguer gratuitement la démocratie représentative en tant que telle, au nom de l’illusoire retour à la pureté d’une démocratie directe fantasmée ; mais bien plutôt de pointer les travers actuels de ce système et d’observer comment il est dévoyé, tant par les représentants que par les représentés, afin de légitimer la confiscation du politique par une oligarchie. On commence donc avec cette idée paradoxale pour la démocratie représentative : l’engagement. Lire la suite

Misère de l’économicisme : 5. Le monde merveilleux de la modernité

Le destin : cette bataille perdue qu’il ne nous est même pas permis de livrer
(Romain Gary, Chien Blanc)

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Image issue du film d’animation Logorama

La volonté de conformer le monde au projet que véhicule l’idéologie néolibérale serait risible si sa réussite n’était pas dramatique. Tout couple idéologie-utopie n’existe en effet que pour concrétiser une vision du monde. Accompagner le capitalisme dans ses évolutions n’a jamais été l’objectif de l’idéologie néolibérale : trop modeste ! Le passage à l’acte de l’idéologie consiste en la transformation du réel pour faire advenir l’utopie qu’elle colporte. Les évolutions imposées par l’idéologie se présentent comme inéluctables, indiscutables, affranchies des règles de la discussion publique puisqu’appartenant à l’ordre du fatum. Sa prétention scientifique lui sert de bouclier contre toute tentative critique : comment contredire la nécessité démontrée par la science ? Ainsi apparaît le paradoxe entre d’une part le discours néolibéral caractérisé par la prétention autoritaire à une modernité amnésique, qui calomnie le passé au nom d’un futur techniciste fantasmé ; et d’autre part son application dans des « réformes » rétrogrades qui ne sont qu’autant de brutaux retours en arrière du droit. En d’autres termes, le passé c’est nul, le présent c’est dur mais pour aller mieux demain, il faut aller encore plus mal aujourd’hui en revenant à l’état du droit d’hier. Cohérence ? Lire la suite

Misère de l’économicisme : 3. Fausses libertés et vraies inégalités

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Les discours des néolibéraux élèvent la liberté au rang de valeur suprême. Et on aurait du mal à être en désaccord avec eux ! Mais de quelle liberté parlent-ils ? Même ce beau mot subit le pire des traitements en passant par leur novlangue. La liberté des rodomonts néolibéraux est un triple mensonge : philosophique, social et économique. Lire la suite