Les lectures de Cinci : trois ouvrages autour de la laïcité

Pour inaugurer cette nouvelle série, trois essais qui traitent, chacun à sa manière, de ce concept précieux : la laïcité, objet complexe car à la fois règle juridique d’organisation de la Cité, idéal philosophique et politique, et cible polémique dans le débat public.

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penser la laïcitéPenser la laïcité, Catherine Kintzler, Minerve, 2014.

Le livre en deux mots

La philosophe Catherine Kintzler, dont le blog Mezetulle est une merveille d’intelligence, nous livre une analyse philosophique impeccable et lumineuse du concept de laïcité, en le rattachant aux débats concrets dont il a été l’enjeu ces dernières décennies. Cela en fait à la fois un ouvrage théorique solide du point de vue de la construction intellectuelle[1] et une observation critique pertinente des évolutions historiques du terrain. On sort enfin des approximations, des interprétations tendancieuses, des déclarations de bonnes intentions creuses et verbeuses pour définir rigoureusement et en raison cette clef de voute de notre République.

Où j’ai laissé un marque-page

Les très belles pages consacrées au visage et aux significations de sa dissimulation sont symptomatiques du profond travail de conceptualisation proposé par l’auteur et de sa démarche philosophique.

Un extrait pour méditer

[Le communautarisme politique] consiste à ériger un groupe en agent politique, à vouloir pour lui des droits et des devoirs distincts des droits et devoirs communs à tous. On peut donner comme exemple la revendication de « corsisation des emplois ». Autre exemple : les quotas, la revendication de « représentation » politique sur la base exclusive d’une particularité collective. Entendons-nous bien : des propositions communautaires peuvent alimenter le débat politique ou même inspirer un programme politique (comme celui d’un parti), mais elles ne peuvent pas, ce faisant, ériger une portion du corps politique en autorité séparée ni privilégier une portion des citoyens sur la base d’une particularité ; la loi est la même pour tous, les prérogatives ou distinctions qu’elle accorde à tel ou tel sont accessibles en droit à tous.

L’un des fondements des États de droit, c’est que le corps politique est formé uniquement par des individus. Leur pari, c’est qu’on peut et qu’on doit transcender la vision morcelée et tribale de la société ; c’est qu’on peut et qu’on doit unifier par une loi commune reposant sur des principes universels cette mosaïque qui nécessairement tend vers un régime maffieux.

Le communautarisme politique, c’est l’officialisation de la différence des droits : elle peut prendre le nom soft d’équité (« chacun et surtout chacune à sa juste place »), elle peut prendre le nom soft de « discrimination positive » ou d’« accommodement raisonnable », mais il s’agit toujours d’établir des privilèges et corrélativement des handicaps. C’est la rupture de l’égalité des droits.

Parmi les États de droit, ceux qui s’en tiennent à un régime de tolérance (toleration) sont moins bien armés qu’une république laïque pour combattre cet émiettement politique qui inévitablement favorise l’affrontement entre communautés (quand il ne l’organise pas). Le problème de la République française, ce n’est pas qu’elle est désarmée, c’est que les politiques ne se saisissent pas des armes et qu’ils manquent de volonté, parce que trop souvent ils s’inclinent devant les demandes communautaristes.

Ajoutons que les armes juridiques ne sont rien sans une politique résolue de maintien et de développement des services publics. Par exemple, si on abandonne la protection sociale publique, inévitablement on passe le relais à d’autres structures, parmi lesquelles les associations cultuelles. La marchandisation des services publics est une politique qui encourage la communautarisation. Là encore, les politiques ne sont pas assez vigilants – et ils sont même souvent les agents de ce démantèlement antilaïque. (p. 47)

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delfauLa laïcité, défi du XXIe siècle, Gérard Delfau, L’Harmattan, 2015.

Le livre en deux mots

Écrit après les attentats de Charlie mais avant ceux du 13 novembre, ce livre de Gérard Delfau, ancien sénateur de l’Hérault et président de l’association de défense de la laïcité Égale (Égalité Laïcité Europe), complète parfaitement le précédent[2]. En analysant le concept de laïcité du point de vue juridique et de l’histoire du droit, il permet d’en appréhender en même temps l’évolution historique et l’extension au travers des lois successives et des luttes qui les ont accouchées. La rigueur de la démonstration clarifie les différentes strates historiques et niveaux d’intervention de la laïcité.

Où j’ai laissé un marque-page

Le concept de « bloc de laïcité », très pertinent, donne des arguments décisifs contre tous ceux qui prétendent ramener la laïcité à la seule loi de 1905, dont ils font souvent une lecture restreinte et biaisée.

Un extrait pour méditer

Je veux le dire avec force : la laïcité, c’est plus que la Séparation, même si cette dernière en demeure le noyau central. Précisons ce point capital. La laïcité n’est pas seulement un mode d’organisation juridique et politique de la nation, issu de la loi de 1905. C’est aussi une approche philosophique du vivre ensemble, que je qualifie d’humaniste, parce qu’elle ne se réfère à aucune vérité « révélée », et qu’elle n’est soumise à aucun appareil clérical. Mais attention, j’ai bien dit : « approche philosophique », ou, si l’on préfère, conception d’ensemble de la vie commune, en incluant les règles morales qui la sous-tendent ; je n’ai pas dit : doctrine, système, ou théorie, à la façon du marxisme ou du darwinisme. La laïcité n’est pas une philosophie, comme le rationalisme ou le positivisme, même si elle leur emprunte des clés pour comprendre le réel. Elle n’a pas pour vocation de donner une interprétation du monde ou de répondre à l’énigme de l’univers. Elle n’a aucune prétention globalisante. Elle se méfie de tout système clos et hiérarchisé, dont elle redoute la capacité d’oppression. Elle est un cheminement vers le vrai, non l’exposé d’une Vérité. Elle est à la fois fille des Lumières, de la Révolution française et de la Séparation des Églises et de l’État. Un contenu plus complexe qu’on ne le pense d’ordinaire, mais qu’il faut connaître si l’on veut être à l’aise devant les problèmes concrets qui se posent à l’élu local, à l’enseignant, à toute personne en situation d’autorité, ainsi qu’à tout citoyen désireux d’assurer son autonomie et sa capacité d’émancipation. La laïcité, ainsi conçue, est un instrument de construction de soi, tout autant qu’une norme d’organisation de la société. C’est cette double nature qui lui donne sa singularité, et qui en fait une « exception française » dans un monde occidental en voie de laïcisation, mais dans lequel les appareils religieux maintiennent un haut niveau d’influence sur le vécu quotidien et sur le champ des idées. (p. 18)

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silence coupableSilence coupable, Céline Pina, Kero, 2016.

Le livre en deux mots

Céline Pina, ancienne adjointe au maire de Jouy-le-Moutier (Val-d’Oise) et conseillère régionale d’Île-de-France, connaît bien le terrain. Elle constate depuis longtemps les attaques répétées contre la laïcité et l’abandon par la République de territoires entiers. Son livre, à la fois témoignage, pamphlet et cri du cœur, le raconte, d’accommodements en compromis, de désertions en trahisons. Il dévoile cette combinaison mortifère d’inculture, de lâcheté, de corruption et de violence. Il décortique à la fois les ressorts idéologiques des ennemis de la République et leurs procédés pour atteindre leurs objectifs qui sont, il faut le rappeler, éminemment politiques. Ses références régulières au concept arendtien de « monde commun », qui m’est si cher, témoignent de l’humanisme sincère qui l’anime.

Où j’ai laissé un marque-page

Le chapitre consacré aux droits des femmes, particulièrement réussi, rappelle combien cet enjeu, intimement lié à la laïcité, demeure l’un des fronts les plus avancés dans la lutte contre les obscurantismes.

Un extrait pour méditer

Aujourd’hui encore, difficile de dire quelle vision du monde portent les partis de gouvernement : ils sont soit silencieux par crainte de mettre à mal le clientélisme sur lequel ils fondent l’espoir de leur maintien au pouvoir, soit prisonniers de leurs extrêmes, comme EELV et l’ex-PC des islamo-gauchistes et Les Républicains, du FN. Un point commun à toutes ces postures : elles suscitent la désespérance sociale et minent le socle démocratique.

Elles aboutissent surtout au terme du processus à mettre en place un pouvoir faible, ne suscitant pas l’adhésion et incapable d’impulser des dynamiques. Un pouvoir dont l’absence de clarté dans le positionnement fait craindre aux Français que leurs élites, faute de maîtriser la situation et sous la pression d’une forte revendication islamiste, ne soient en train de préparer des « accommodements raisonnables », consistant à sacrifier une partie de notre mode de vie pour acheter la paix sociale. Ce soupçon, de latent est en train de devenir lancinant et explique que, bien que combattu et dénoncé par l’ensemble de la classe politique, le FN ne cesse de progresser dans l’opinion.

À l’instar des islamistes, le double discours est la marque de fabrique du FN, celui-ci n’a donc aucun scrupule à s’emparer des mots de la République et se faire le héraut de la laïcité, tant ses promesses n’engagent que ceux qui les croient. Les militants n’attendent pas du FN honnêteté et engagement, mais puissance et absence de scrupule. Et si se faire les champions de la République et les protecteurs de notre façon de vivre leur permet de crever le dernier plafond de verre qui les empêche d’accéder au pouvoir, ils utiliseront ces termes jusqu’à la lie dans le discours, sans avoir aucunement l’intention de préserver quoi que ce soit dans la réalité.

Pire même, la vieille habitude qui consiste pour la gauche à agiter la peur du FN pour sauver les meubles et justifier sa coupable inaction contre l’islamisme est en train de se retourner contre elle, car elle dessine en creux un portrait du FN comme étant le seul à se coltiner le réel, pendant que les autres se cherchent des excuses pour ne pas agir et crient au loup pour ne pas être sanctionné quand cela devient trop visible.

Ce ne sont pas ceux qui dénoncent l’islamisme et appellent à retrouver le chemin d commun qui font le jeu du FN, comme se plaisent à les en accuser les islamo-gauchistes et les gardiens de temple vide que deviennent les cadres de partis. Ceux qui nourrissent et la progression du FN et l’ampleur de l’abstention démocratique, sont ceux qui donnent l’impression d’être prêts à brader l’âme et l’esprit de leur pays pour un plat de lentille alors qu’ils devraient être les garants de son patrimoine matériel et intellectuel, les protecteurs des citoyens et de l’esprit des lois, les porteurs d’un projet commun pour l’avenir. (p. 147-149)

Cincinnatus


[1] Les définitions comparées de la tolérance, « qui commence par 1 », et de la laïcité, « qui commence par zéro » (p. 19), sont d’une justesse redoutable.

[2] Voir la recension qu’en fait Catherine Kintzler sur son blog.

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Une réflexion sur “Les lectures de Cinci : trois ouvrages autour de la laïcité

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