Cessez le feu sur les fonctionnaires !

Ça a commencé avec une nouvelle sortie de notre inénarrable ministre de l’économie sur le « statut des fonctionnaires ». Et, comme prévu, tout s’est emballé[1]. Les habituels contempteurs de « ces feignants de fonctionnaires inutiles » se sont déchaînés contre « les privilèges de ces bons-à-rien qui n’en foutent pas une pendant que les pauvres salariés du privé triment comme des brutes ».
Youpi. Le plus grand génie de tous les temps, c’est quand même Pavlov.

En même temps, cela fait un moment que publier un billet sur les fonctionnaires me titille. Peut-être devrais-je donc remercier ce cher Emmanuel Macron, lui-même haut fonctionnaire parti pantoufler dans le privé, de m’en donner l’occasion ?

Passons sur les origines du fameux « statut ».
L’idée fondamentale de celui-ci est qu’aucune pression ne doit pouvoir s’exercer sur les agents publics dans le cadre de leurs fonctions. Ni de la part des usagers, qui ne sont pas des « clients ». Ni de la part des supérieurs hiérarchiques, qui ne sont pas des « patrons ».
Il faut, hélas !, rappeler cette évidence trop souvent oubliée.

Il faut, surtout, arrêter de comparer ce qui n’est pas comparable. Si certains secteurs sont confiés au public, c’est soit parce qu’ils sont stratégiques pour la nation, soit parce qu’ils sont mieux gérés par l’État ou les collectivités territoriales que le privé… car, contrairement à bien des idées reçues, le public n’est pas plus mauvais gestionnaire que le privé.
Le mythe de la « concurrence libre et non faussée », le dogme de la compétition, tout cela n’est que de la poudre aux yeux quand ces idoles ne servent qu’à engloutir des budgets toujours plus importants dans le marketing et la publicité afin de grignoter toujours plus de parts de marché. Le monopole étatique, considéré comme le Mal par les héritiers de Hayek, a certes ses défauts – je ne le nie nullement – mais pas nécessairement plus qu’un système concurrentiel régi par cette « main invisible » que révèrent les mauvais lecteurs d’Adam Smith.
Le public fait mieux certaines choses que le privé, et réciproquement : on peut défendre le public sans pour autant dénigrer le privé ni considérer que tout ce qui en relève est Mal.

Si le privé et le public sont différents, il n’est pas absurde qu’ils opèrent selon des modalités différentes et que leurs agents soient soumis à des statuts différents. Quel esprit malade peut demander à ce qu’une école, un hôpital, un musée ou un commissariat suivent l’organisation d’une grande entreprise industrielle ou d’une start-up ? Et pourtant, nombreuses sont les voix à le réclamer.
Étonnamment, l’arrogance vient toujours du même camp : on trouve peu de donneurs de leçons côté fonction publique pour expliquer que telle ou telle entreprise devrait revoir son organisation et s’inspirer de ce qu’on fait dans le public. Les imbéciles diront : « c’est normal, c’est parce que le public n’a rien à apprendre au privé ! » Je préfère y voir une forme de retenue, de sagesse et, peut-être, de complexe du chien battu : quand on est fonctionnaire et qu’on entend tous les jours des gens qui ne connaissent rien à notre métier venir nous expliquer que ce qu’on fait n’a aucun intérêt, qu’on devrait avoir honte d’être improductif, etc. etc., eh bien, quoiqu’on ait sans doute pas mal de choses à dire sur l’« utilité » réelle de bien des fonctions dans les entreprises privées, on finit par fermer sa gueule.

Chaque parcours est différent. Il y a autant de raisons qui conduisent à choisir la fonction publique qu’il y a de fonctionnaires. Mais parmi celles-ci, pourquoi serait-il incongru de préférer l’intérêt général aux intérêts privés, le bien commun de la nation à celui d’actionnaires, la noblesse du service au confort financier ? Ces oppositions sont sans doute artificielles, mais pas autant que celle, balancée tous les jours sans vergogne à la figure de millions d’agents publics entre, d’un côté un secteur privé qui serait utile, efficace, rentable, producteur de richesse et, de l’autre, eux, cette bande d’inutiles, d’incapables, d’improductifs agents du public. Il est insupportable d’avoir ainsi à se justifier d’avoir fait le choix d’une carrière au service de la collectivité : pourquoi donc les salariés du privé n’ont-ils pas à se justifier, eux, de ne travailler que pour des intérêts privés ? Personne ne le leur demande. En tout cas, jamais, je ne le leur demanderai. Réciproquement, je refuse leur inquisition.

Pour avoir très bien connu le privé et le public, j’ai fait ce choix de passer les concours de la fonction publique et de devenir fonctionnaire. Tiens, les concours, parlons-en un peu des concours. Si c’est si bien que ça, si facile que ça, d’être fonctionnaire ; si c’est tellement la planque que ça, pourquoi diable ne les passent-ils pas les concours, ceux qui ramènent leur fraise et passent tant de temps à cracher sur les fonctionnaires ? Qu’ils y aillent ! Les concours sont ouverts : rien ne les empêche. Qu’ils acceptent de prendre sur leur sacrosaint temps personnel pour réviser, se préparer, s’entraîner ! Si les profs sont si nuls que ça, qu’ils essaient donc de passer capes ou agrégation ! Qu’ils tentent les concours du Quai, des IRA ou de l’INET. Les thuriféraires de la compétition, de la concurrence, du mérite n’ont qu’à se pointer le matin à 8h à la maison des examens d’Arcueil qui est aux concours ce que la ferme des mille vaches est à l’élevage. Ils y verront ce que c’est, cette « saine émulation de la concurrence libre et non faussée ». Ils comprendront ce que représentent les concours de la fonction publique pour beaucoup de citoyens français.

Donc, oui j’ai fait ce choix. Et jamais je ne reprocherai à quiconque de bosser pour une boîte privée : j’ai connu, j’ai donné, j’y ai eu d’excellente expériences, d’autres moins bonnes. Je comprends parfaitement qu’on fasse l’autre choix. Mais qu’on ne vienne pas m’emmerder parce que j’ai fait celui-là. Certes, il y a des avantages. Je ne le nie pas. Mais pourquoi ne pas aussi parler des inconvénients ? Du fait, par exemple, qu’à responsabilités équivalentes, j’ai divisé mon revenu par presque 2 ? J’écris « à responsabilités équivalentes » mais je précise tout de suite que cela ne signifie pas grand-chose. Car la comparaison de notre cher ministre sur le responsable de cybersécurité est d’une bêtise abyssale. En effet, certaines fonctions du public trouvent leur correspondant dans le privé. Dans ces cas-là, il faut quand même savoir que le passage du second au premier s’accompagne presque toujours d’une perte de revenus non négligeable.
En revanche, une telle comparaison n’a pas de sens dans la plupart des cas puisque beaucoup de fonctions du public n’ont tout simplement pas d’équivalent dans le privé. Ce sont simplement des métiers différents, des activités différentes. Ceux qui optent pour cette voie en acceptent les inconvénients et en méritent les avantages. Surtout, ils n’ont pas à subir les attaques répétées des aboyeurs du néolibéralisme.

D’autant que ces attaques, guidées par l’envie, la bêtise, l’ignorance ou la malveillance, se contentent de ressasser les mêmes approximations et mensonges.

NON, les fonctionnaires ne sont pas intouchables.
Les sanctions disciplinaires existent, elles sont utilisées et, en fin de compte, il est parfaitement possible de virer un fonctionnaire qui n’accomplit pas sa mission correctement. Certes, ce n’est pas « facile » et tant mieux ! De même qu’il n’est pas facile de virer un salarié en CDI[2], et tant mieux !

NON, les fonctionnaires ne sont pas feignants.
Il y a sans doute autant de bras cassés, de tire-au-flanc et de branlotins dans le privé que dans le public. C’est une constante des organisations humaines : les passagers clandestins sont présents partout.
En revanche, et c’est une toute autre question, il y a beaucoup plus de personnes « peu aptes » dans le public. Par ce terme insatisfaisant, j’en conviens, j’entends des individus non pas « incompétents » mais aux capacités cognitives limitées (pour des raisons diverses : psychologiques, personnelles… peu importe) et dont les possibilités d’activité professionnelle en sont réduites. Nous en avons tous connu. C’est l’honneur des administrations de les accueillir et de leur offrir un poste au service de la collectivité quand trop d’entreprises, au nom de la « rentabilité », leur refusent une place. Est-ce que cela diminue la « productivité » globale des organisations publiques ? Sans doute. Et alors ?! On s’en fout. L’objet même du public est le bien commun, l’intérêt général. La fonction publique a aussi ce rôle d’intégrateur social. De ce point de vue, le concept même de rentabilité est d’une obscénité insupportable.

NON, les fonctionnaires ne sont pas privilégiés.
On l’a dit, répétons-le pour les durs de la feuille : il y a des avantages à être fonctionnaire, il y a aussi des inconvénients. C’est juste autre chose, c’est différent. Le calcul de la retraite est différent, mais les revenus le sont aussi. Pourquoi ceux qui veulent tant aligner le premier sur le privé ne réclament-ils pas également l’alignement des seconds ? Ce n’est pas ce que je réclame (même si cela me permettrait de gagner beaucoup mieux ma vie !) : la raison commande de reconnaître les spécificités du public comme du privé et de ne pas comparer ni essayer de fondre dans un même gloubi-boulga ce qui relève de natures différentes.

NON, les fonctionnaires ne sont pas improductifs.
Prétendre que seul le secteur privé produit de la richesse est une stupidité. Non seulement les fonctionnaires participent à la création de richesse mais, par leur action, ils rendent possible celle du privé. Comment les entreprises pourraient-elles fonctionner sans les infrastructures édifiées et maintenues par le public ? sans les routes, les hôpitaux ni les écoles, sans l’assurance d’un État de droit rendu possible par les différentes administrations ? Inutile de développer ces lieux communs, d’autres ont déjà fait le job[3].
En revanche, j’attends qu’on m’explique en quoi un grand patron qui brade son entreprise à un groupe étranger ou qui la vide de ses compétences mérite de partir sous les applaudissements avec un joli pactole ? On n’est même plus dans l’improductif mais bien dans le pillage en règle.

Tous ces clichés sont, hélas !, bien ancrés. Ils participent surtout à ce climat de guerre civile entretenu volontairement par des dirigeants politiques cyniques et pyromanes. En ce domaine, la logique de bouc-émissaire fonctionne encore très bien. Elle est même renforcée par le rapport à l’autre et au monde toujours plus soumis au modèle de la marchandise. L’illusion de payer un service entraîne le sentiment de toute-puissance et d’irresponsabilité. En effet, la fameuse phrase « ce sont mes impôts qui vous paient » assénée si souvent à un fonctionnaire en exercice est une supercherie indigne. L’usager croit que payer des impôts lui octroie un droit comme il achèterait un bien : il se mue en client-roi, sans comprendre que c’est en tant que citoyen qu’il paie des impôts ni que ceux-ci représentent sa participation au fonctionnement général de la collectivité. Le comportement utilitariste d’enfant gâté est hors-sujet : ses impôts ne lui servent pas à s’octroyer un service mais à rendre possible la société.
Comme si les fonctionnaires n’avaient pas à l’esprit que leur traitement est de l’argent public et que c’est de l’argent public qu’ils manipulent. Oh certes, pas d’angélisme : les abus, la prévarication existent, c’est évident. Ils doivent être réprimés le plus sévèrement possible.
Mais la présomption de culpabilité sous forme de « ces fonctionnaires qui se la coulent douce avec l’argent de nos impôts » est une insulte à des millions d’individus honnêtes et soucieux du service public.
Contre ces pressions inacceptables, le statut des fonctionnaires a été érigé comme rempart. Parce que ce n’est pas pour des clients que les fonctionnaires travaillent mais pour des usagers, des citoyens et, in fine pour l’intérêt général.

Cincinnatus


[1] Y compris sur le plateau de l’émission Des paroles et des actes du 24 septembre avec Manuel Valls pour invité. Un monument de vacuité révoltante.

[2] Soit dit en passant, peut-être faut-il rappeler qu’il est encore moins facile pour une entreprise de casser un CDD qu’un CDI…

[3] Voir en particulier le Nouveau manifeste des Économistes atterrés.

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