Plaidoyer pour la liberté sexuelle contre les nouvelles ligues (de vertu)

J’ai toujours pensé que l’hétérosexualité pure, pas plus que l’homosexualité intégrale, n’ont de réalité[1]. Je les conçois plutôt comme deux pôles idéals-typiques d’un arc continu sur lequel chaque individu se positionne et peut évoluer. Pour le dire autrement : je suis convaincu que personne n’est 100% hétéro ni homo, mais bien « plutôt ceci » ou « plutôt cela » et peut changer, découvrir, vivre des expériences divergentes, au hasard des rencontres[2]. En effet, quel hétérosexuel n’a jamais été ému devant le pouvoir érotique d’une sculpture ou d’un corps vivant du même sexe ? Quel homosexuel peut affirmer n’avoir jamais éprouvé la sensualité d’une peau de l’autre rive ? Sans doute en trouvera-t-on : rien n’interdit que l’avenir leur réserve des surprises… et tant mieux.

Que l’on me comprenne : je ne plaide pas pour une bisexualité généralisée comme norme imposée à tous mais pour une reconnaissance de la complexité, pour une acceptation de l’évolutivité du désir et pour une chance à l’accident érotique. On peut se définir hétérosexuel et vivre une expérience amicoureuse homoérotique sans culpabilité. Et réciproquement. Sur l’axe bipolaire, à chacun de placer quand il le souhaite le curseur où il lui sied. Toutes les pratiques, toutes les orientations et tous les changements impromptus de direction sont libres[3] : peu m’importe ce qui se passe derrière la porte de la chambre à coucher !

Nous devons chérir cette liberté, d’autant qu’elle est terriblement attaquée. Nous avons l’incroyable chance de la vivre dans notre société – quand tant d’autres répondent à toute « déviance » par les pires sévices. Et pourtant, même ici, elle n’est pas vraiment acquise. L’insulte la plus proférée n’est-elle pas « sale pédé » ? Dans combien de villes, dans combien de quartiers, est-il encore (ou de nouveau) impensable pour deux hommes ou deux femmes de se tenir par la main ? Combien d’agressions de couples de même sexe ? Combien de gamins harcelés, parce que trop subtils ou trop nuancés, au moment si délicat de la découverte du désir ?

Le « débat » sur le mariage pour tous a libéré et donné une fausse légitimation à cette parole abjecte. Celle-ci s’est organisée et, rendue visible, s’est plu à se regarder à son propre reflet dans l’opinion. Les vannes ouvertes, la merde s’est répandue. Triste anecdote : quelques jours après le vote de la loi, j’étais à Lyon avec un couple d’amis homosexuels. Nous avons dû croiser, de loin, un sinistre cortège de la manif pour tous qui poursuivait son œuvre de déliquescence à coup de slogans qui tonnaient comme autant de coups de canon. Insupportable vindicte du ressentiment. La puissance de la bêtise mêlée de hargne empuantissait l’air lyonnais au point de faire pleurer un de mes amis : « pourquoi nous haïssent-ils tant ? », hoquetait-il de chagrin et de colère. Aucune réponse possible.

L’expression de cette haine a beau avoir explosé au moment du « débat » sur le mariage pour tous[4], ne nous y trompons pas : la violence n’en est pas née. Elle existe de manière très explicite en de trop nombreux territoires abandonnés du droit et de la République. Depuis longtemps maintenant, la police des mœurs y exerce sa tyrannie dans un silence de terreur. Là souffrent tant d’individus, forcés de vivre masqués pour apparaître conformes aux diktats de microsociétés qui empruntent leurs interdits à la religion et leurs méthodes à la mafia. Homosexuels et femmes sont victimes de ces voyous tortionnaires, petits caïds incultes qui prennent leur bite pour une arme et exaltent une vision machiste et nauséabonde[5]. Au nom d’une conception caricaturale de la virilité, ils tourmentent toujours les mêmes cibles : tout ce qui sort de leur vision anthropologique hiérarchisée, inacceptable au regard de notre conception de l’égalité entre les individus, avec le « mec » au sommet de la pyramide et, en-dessous, les « meufs bien », c’est-à-dire celles qui font preuve de « pudeur » et de « respect d’elle-même » (notions abjectes), réduites à la servitude de la propriété et destinées à produire d’autres petits « mecs ». Ceux qui contrarient cet ordre – les « putains », c’est-à-dire toute femme qui prétendrait s’émanciper des ordres des « mecs », et les « pédés » qui ne seraient pas des « vrais mecs » – doivent être châtiés.

La violation de la porte de la chambre à coucher vise à contrôler les consciences par les corps. Cette domination de l’ordre sexuel s’exerce directement sur l’intime et brise la frontière qui le sépare du public.

On s’étonne peu alors de voir réunis sous les mêmes banderoles et scandant les mêmes slogans abjects tant de bigots réactionnaires (au sens propre de l’épithète) d’habitude plus enclins à vociférer les uns contre les autres. Ces alliances objectives se réalisent au nom de la même conception anthropologique hiérarchisée, de la même haine de l’égalité, de la même horreur de l’universel et du même combat contre l’émancipation. Pendant que certain(e)s féministes préfèrent regarder ailleurs, barbus et soutanes[6] savent faire taire leurs croisades le temps de fonder ces mouvements liguards. Car oui, il s’agit bien de nouvelles ligues d’extrême-droite qui réalisent une « convergence des luttes » au détriment d’abord des femmes et des homosexuels, contrairement aux espoirs hallucinés de l’extrême-gauche identitaire qui se gargarise d’« intersectionnalité ». Viscéralement antirépublicains, ils ferraillent sur le terrain des mœurs, armés d’une Weltanshauung de guerre civile. S’il faut être schmittien et désigner l’ennemi, ne nous trompons pas : il est là.

Cincinnatus


[1] Ce billet prend pour point de départ un commentaire que j’ai laissé il y a quelque temps au bas d’un article du très joli blog Le Sens des mots. Merci à sa charmante autrice de m’avoir donné le prétexte à développer mes réflexions.

[2] Par exemple, pour faire mon « coming out », je m’amuse à me définir comme « bisexuel croyant mais non pratiquant ». Libre à chacun d’interpréter la formule comme il lui chante.

[3] Dans les limites évidentes du consentement mutuel et réciproque entre adultes. Les abrutis qui pensent pouvoir rapprocher homosexualité et pédophilie ou zoophilie ne méritent ainsi que le mépris dû aux atrophiés de l’humain.

[4] Je ne devrais même pas avoir à le préciser mais puisque la paranoïa et le contrôle permanent sont notre lot quotidien, je me plie à l’explication de texte : j’admets que cette loi ait pu contrarier certaines personnes qui y étaient défavorables mais ne hurlaient pas pour autant « les pédés au bûcher » et n’ont rien contre les homosexuels. Bien entendu, ceux que je vise ici, ce ne sont pas ces individus paisibles dont je ne partage pas les opinions mais avec lesquels je suis tout à fait prêt à discuter en toute cordialité, mais bien les organisations haineuses et violentes qui ont battu le pavé et squatté les médias pendant des mois. « Je ne fais pas d’amalgame »… comme on dit aujourd’hui.

[5] Et qu’on ne vienne pas me faire pleurer avec d’indignes excuses sur ces pauvres petits mâles blessés dans leur ego et leur virilité : le culte pornographique du mec armé de son gros fusil qui fait rêver les puceaux imbéciles renvoie toujours au fantasme sadique du viol et relève du pur fascisme.

[6] Il faut noter la présence dans ces cortèges de nombreuses femmes, complices conscientes et souvent fers de lance les plus violents. Au risque de heurter, je le répète : il n’y a pas d’innocence par essence.

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