Quelque chose de pourri au royaume des SHS

Mais que se passe-t-il chez les chercheurs en sciences humaines et sociales (SHS) ? Sont-ils donc devenus fous ?
On aurait pu espérer que les mésaventures ahurissantes de Marcel Gauchet en 2014 ne fussent que le triste corollaire de la malfaisance de démagogues en mal de buzz. Hélas !, les cas se sont récemment multipliés de manière inquiétante. En février, la polémique qui a entouré les prises en position courageuses de l’écrivain Kamel Daoud avait de quoi laisser pantois. Dans une tribune au journal le Monde, un « collectif » de chercheurs l’a pris à parti. Comme Élisabeth Badinter quelques semaines plus tôt, il fut sommé de se taire parce qu’il avait refusé d’entrer dans le jeu des islamistes qui accusent d’« islamophobie » tout discours ferme sur la laïcité. Étrange conception de la confrontation d’idées pour des universitaires. D’autant que ce qui les rassemble paraît tenir dans une haine viscérale de la République. Certains sont même allés jusqu’à inventer le mot-valise « réac-publicain » dont ils parsèment leurs libelles, mélange révoltant de « réactionnaire », adversaire de la Révolution, et de « républicain », héritier de la Révolution : montage improbable et infamant dont ils décorent sans distinction républicains sincères et dévots de l’extrême-droite.
L’anathème remplace la joute, l’assignation au silence et l’appel au boycott empêchent volontairement le débat. Comment des universitaires peuvent-ils descendre aussi bas dans la bêtise crasse ?

Ces « affaires », bien loin de simples anecdotes, révèlent un mouvement effrayant au sein de la communauté scientifique des SHS, même s’il semble pour l’instant circonscrit à quelques universités (il faut l’espérer). Des chercheurs, pour beaucoup appartenant à l’EHESS ou à l’université Paris 8, ont décidé de mettre leur magistère intellectuel au service d’opinions politiques pour le moins douteuses et d’accompagner et appuyer le courant de pensée identitaire très présent à l’extrême-gauche. Derrière la défense affichée des opprimés, ripolinée à la fumeuse théorie de « l’intersectionnalité des luttes », se devine sans difficulté une stratégie agressive dirigée contre la République.
On a ainsi vu des sociologues, des anthropologues ou des économistes défendre le port du voile comme « symbole de liberté »[1] et s’afficher ouvertement aux côtés des ennemis assumés de la République, comme le sinistre « Parti des Indigènes de la République » (PIR), connu pour sa vision du monde communautariste et raciste. La confusion devient d’autant plus insupportable quand ils interviennent dans les médias utilisant leurs titres universitaires pour donner une caution scientifique à des discours idéologiques. Heureusement que d’autres chercheurs pointent publiquement ces dérives et portent des discours impeccables de justesse[2].

Il ne s’agit pas ici de controverses scientifiques qui feraient progresser la connaissance et l’intelligence par l’expérimentation et l’exploration d’hypothèses contradictoires.
Il ne s’agit pas plus d’un débat d’opinions différentes, a priori également respectables, entre des citoyens (qui se trouveraient être chercheurs comme ils pourraient être boulangers ou n’importe quoi d’autre), s’empoignant sur la place publique avec des arguments plus ou moins défendables de chaque côté.
Rien à voir, enfin, avec le dilemme classique entre le savant et le politique, entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité.
Non. Ce à quoi nous assistons est d’un tout autre ordre.
Des universitaires promeuvent des visions du monde en contradiction totale avec les fondements mêmes de la science.
Au nom de la liberté, ils prônent l’asservissement.
Au nom des lumières, ils défendent l’obscurantisme.
Au nom du savoir, ils vantent l’ignorance.
Au nom de la raison, ils louent la croyance.
Spectacle affligeant que ces chercheurs – à qui est confiée la lourde tâche d’accroître les lumières et le périmètre de la connaissance – qui sapent les fondements de la République, vilipendent la laïcité et détruisent le monde commun.
Comment appeler cela, sinon une trahison ?
Que diraient Descartes, Diderot, Voltaire ou Condorcet[3] ?

Et à propos de monde commun, on se souvient des réticences, pour ne pas dire du mépris, d’Hannah Arendt envers les sciences sociales de son époque. Sociologues, économistes et spécialistes des « sciences de l’éducation »[4] ne suscitaient chez elle qu’une moue suspicieuse. Elle leur préférait philosophes, historiens et écrivains – la poésie incarnant selon elle la voie la plus juste pour appréhender le monde. Et pour cause : prétendre analyser la société et l’homme de la même manière que les sciences dites « dures » le font de l’univers ressort de la naïveté ou de l’hybris.

Non que les savoirs issus des sciences sociales n’aient aucune valeur scientifique : bien au contraire !
Ils sont absolument cruciaux et nul ne pourra prétendre défendre ces disciplines plus que moi.

J’en appelle seulement à un peu d’humilité et, surtout, de lucidité. Courir après les sciences dures en essayant de les singer pour se couvrir d’un vernis de scientificité entendue à la seule aune des mathématiques ou de la physique, c’est aussi stupide que suicidaire. Les SHS doivent faire exactement l’inverse : affirmer leurs spécificités, la richesse de leurs méthodes, la pertinence de leurs résultats, indépendamment de toute référence à un modèle qui n’est pas le leur. Scientifiques, elles le sont, mais pas au sens des sciences « exactes ». Les philosophes, pourtant bien plus proches des mathématiciens que n’importe qui d’autre, le savent depuis longtemps[5]. Peut-être devraient-ils en parler aux chercheurs en SHS, économistes en tête, qui s’évertuent à fonder leurs travaux sur des modèles mathématiques auxquels ils ne comprennent visiblement pas grand-chose quand ils ne les truandent tout simplement pas ! Heureusement qu’existent encore des économistes[6] qui refusent de participer à cet enfumage et qui dénoncent ces fumisteries.

À cause des errements de certains, la voix des sciences humaines et sociales perd de sa crédibilité. C’est absolument dramatique au moment où nous avons plus que jamais besoin de leurs lumières.

Cincinnatus


[1] Exemple superbe et chimiquement pur de novlangue.

[2] Voir par exemple la tribune remarquable de Gilles Kepel et Bernard Rougier du 14 mars, « Radicalisations » et « islamophobie » : le roi est nu, dans laquelle un sort est fait, notamment, aux « postcolonial studies ».

[3] En ce qui concerne Condorcet, lire le beau livre de Catherine Kintzler : Condorcet, l’instruction publique et la naissance du citoyen.

[4] « Sciences de l’éducation ». Déf. : « discipline » peuplée de donneurs de leçons incapables de tenir dix minutes devant une classe et n’ayant, par conséquent, jamais vu un élève de leur vie ; imposture intellectuelle scandaleuse dont les prétentions et l’arrogance seraient risibles si ses méfaits n’avaient pas pour conséquence concrète la décomposition de l’école. Syn. : pédagogo.

[5] Pendant longtemps, on était à la fois mathématicien ET philosophe. Certains le sont encore.

[6] Comme Yanis Varoufakis ou le regretté Bernard Maris. Je recommande d’ailleurs chaudement leurs derniers livres : Yanis Varoufakis, Un autre monde est possible. Pour que ma fille croie encore à l’économie ; Bernard Maris, Et si on aimait la France.

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10 réflexions sur “Quelque chose de pourri au royaume des SHS

  1. Pas étonnant ! Surtout depuis que L’Institut Européen des Sciences Humaines -à Château Chinon(CENTRE DE BOUTELOIN)-58120 SAINT-LEGER-DE-FOUGERET-FRANCE, s’est subrepticement approprié la formule « Sciences Humaines », sans préciser qu’il s’agit d’un institut purement religieux islamique… Depuis également, que soudain fleurissent dans les médias de toutes sortes, un nombre hallucinant de « docteurs » et « docteures » en sociologie, en anthropologie, et autres sciences religieuses, qui s’auto-déclarent expert(e)s, mais dont les réelles compétences, sont invérifiables…

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