Colère jaune

Je n’ai que réticences à commenter ici l’actualité « chaude » : « la chouette de Minerve ne prend son envol qu’à la tombée de la nuit » rappelait Hegel. L’étripage en règle entre les partisans du mouvement des « gilets jaunes » et ses opposants auquel j’assiste depuis plusieurs jours expose moult arguments, plus ou moins convaincants. Quoique je répugne à me jeter dans cette mêlée, il semble que chacun soit sommé de se positionner et de donner son avis : ne reculant devant aucune occasion de me faire des ennemis, à mon tour !

La colère est une passion politique. Elle a toute sa place dans l’espace public. Celle qui anime ces « gilets jaunes » trouve sa source dans un sentiment légitime d’abandon : le ras-le-bol que ce mouvement exprime découle directement de l’accumulation depuis plusieurs décennies des frustrations et des humiliations que subit cette « France périphérique » décrite par Christophe Guilluy. La taxation du diesel n’est que l’étincelle qui fait exploser de rage cette partie du peuple français à qui l’on a progressivement (dans tous les sens du terme : parce que c’est ça, être « progressiste » !) supprimé tous les services publics de proximité de même que les petits commerces chassés par ces zones commerciales immondes qui défigurent les entrées de toutes les villes moyennes, de telle sorte qu’elle n’a d’autre choix que de prendre sa voiture… diesel qui plus est puisqu’on l’a toujours encouragée à consommer ce carburant hautement néfaste. Tous les oubliés de la mondialisation, dont les médias ni les politiques ne parlent habituellement que sur un ton condescendant, ont toutes les raisons du monde de hurler leur colère.

Par souci de justice, il ne faut pourtant pas idéaliser ce mouvement car à ces arguments s’ajoutent des motivations nettement moins glorieuses. La complainte usée contre le « matraquage fiscal » ne témoigne souvent que d’un égoïsme à courte vue. L’avarice fiscale consiste à toujours considérer que l’on paie trop d’impôt, quel qu’en soit le montant, sans réflexion quant à l’utilité de celui-ci. Refuser de payer l’impôt, c’est s’extraire du corps social, élever son caprice au-dessus du commun, considérer son égoïsme supérieur à la loi. Au contraire, il doit y avoir de la fierté à participer à l’entreprise collective par ce degré zéro de l’engagement qu’est l’impôt. Or, la rupture revendiquée de la solidarité nationale ne rend compte que d’une intériorisation des contrevaleurs du néolibéralisme : l’individu servile étouffe le citoyen actif dans son ressentiment égoïste. Si la colère est une passion légitime, le ressentiment et sa gueule moche n’ont rien à faire en politique. C’est lui qui inspire certains comportements inadmissibles entrevus ce week-end. Les images de pauvres gens s’en prenant à d’autres pauvres gens n’est que répugnante.

Que l’on me comprenne bien : les deux paragraphes précédents ne s’annulent pas. Pas plus que les excellentes raisons de la révolte ne justifient la médiocrité de certaines motivations ni l’ignoble de certains comportements, ces derniers n’atténuent nullement l’acuité ni la justesse du cri de colère. Il en va ainsi des affaires humaines qu’elles associent toujours le sublime à l’abject.

Mais si ce mouvement des « gilets jaunes » me semble parfaitement justifié, il faut en chercher les raisons dans cet ailleurs qui se prétend supérieur. Les discours du gouvernement apparaissent ainsi ahurissants de mauvaise foi. La taxation du diesel pour raison environnementale devrait être une évidence : ce carburant dégueulasse empoisonne l’air et contribue à la plus grande catastrophe que l’humanité ait connue – le réchauffement climatique. Toutefois, comment le gouvernement actuel peut-il ne pas se couvrir la tête de cendres lorsqu’il ose affirmer qu’il agit pour l’environnement alors que toute sa politique ne répond qu’aux lobbies des industries les plus polluantes, qu’il poursuit la détaxation du kérosène, que son oreille n’est ouverte qu’aux promoteurs d’une agriculture intensive dopée aux pesticides, qu’il poursuit la destruction des petites lignes ferrées et promeut l’accroissement de l’usage des bus (au diesel !), qu’il assassine les zones rurales et périurbaines et les vidant de leur substance, etc. etc. ? Affirmer que cette taxation est pour la plus grande part dictée par l’augmentation du prix du pétrole et à la marge par la volonté du gouvernement de préserver les générations à venir, c’est de la mauvaise foi au carré !

Les élites cocaïnées ne valent pas mieux que les foules avinées qu’elles brocardent à longueurs de tribunes arrogantes. Cette révolte populaire, aussi foutraque et démagogique puisse-t-elle être, met encore une fois sous la lumière crue du débat public un système pourri dans lequel 1/ les plus pauvres ne paient pas d’impôt parce qu’ils peuvent déjà à peine survivre, 2/ ceux qui s’en sortent plus ou moins supportent tout le poids de la solidarité nationale parce que 3/ les plus riches s’exonèrent de toute participation juste à la vie collective. La mondialisation n’est heureuse, pour reprendre l’expression d’Alain Minc, ce phare de la pensée, que pour les « premiers de cordée » qui ont depuis longtemps coupé la corde qui les rattachait au monde réel et à ceux qui le peuplent.  Tant que la justice fiscale ne sera pas rétablie en France, réclamer le consentement à l’impôt se heurtera toujours à la colère des laissés-pour-compte. Rendre l’impôt enfin réellement progressif et lutter vraiment contre la fraude fiscale devraient être les priorités d’un gouvernement soucieux de l’intérêt général et non pas soumis aux diktats des lobbies et à l’idéologie néolibérale.

Les divisions de la nation qui se dévoilent régulièrement et à chaque fois plus cruellement demeurent le phénomène le plus inquiétant dans les événements de ces derniers jours. Reconquérir les territoires perdus de la République, répondre à la colère du peuple, retisser le lien national, encourager l’expression et l’action des citoyens… le programme est écrit pour des politiques vertueux. L’avenir est donc bien sombre.

Cincinnatus, 19 novembre 2018

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2 réflexions sur “Colère jaune

  1. Encore une fois, je suis totalement d’accord avec vos propos. Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt: c’est à cette tentative de diversion que nous assistons. Certes, ce mouvement est un pèle-mêle de colères, et plutôt que d’en comprendre les raisons, le système préfère mettre à l’index (sic) tel ou tel comportement.
    Il faut décoder: nul ras le bol fiscal à mes yeux, mais plutôt un ras le bol des inégalités: territoriales, sociales, devant l’impôt, scolaires etc.
    Vous l’indiquez bien: ce que vous appelez néo libéralisme que pour ma part je nomme oligarchie produit fondamentalement ces inégalités.
    Nous ne faisons plus, ou pas assez, société.
    Ce système, en plus de produire des inégalités criantes, atteint son paroxysme en créant les extrêmes. Ne pas le voir, ne pas y répondre, c’est être irresponsable.
    Encore merci pour vos écrits salutaires, ô combien.

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