De la vertu en République

Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu

Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu

C’est dans le gouvernement républicain que l’on a besoin de toute la puissance de l’éducation. La crainte des gouvernements despotiques naît d’elle-même parmi les menaces et les châtiments ; l’honneur des monarchies est favorisé par les passions, et les favorise à son tour ; mais la vertu  politique est un renoncement à soi-même, qui est toujours une chose très pénible.
On peut définir cette vertu, l’amour des lois et de la patrie. Cet amour, demandant une préférence continuelle de l’intérêt public au sien propre, donne toutes les vertus particulières ; elles ne sont que cette préférence.
Cet amour est singulièrement affecté aux démocraties. Dans elles seules, le gouvernement est confié à chaque citoyen. Or le gouvernement est comme toutes les choses du monde ; pour le conserver, il faut l’aimer.

(Montesquieu [1])

La vertu républicaine est une vertu civique. Elle n’a rien à voir avec la morale et tout à faire avec le politique. Elle est aveugle aux considérations sur le Bien et le Mal, aux conceptions et pratiques privées, aux mœurs des uns et aux penchants des autres : seuls l’occupent l’intérêt général, la justice, l’égalité. Avec la liberté civile, qu’elle conditionne et réalise, elle constitue l’une des deux faces du citoyen, ce Janus bifront. Que l’une manque, et ne subsiste que l’individu privé, enferré dans la servitude de la jouissance illusoire.

« Amour des lois et de la patrie », dit Montesquieu.
Des lois parce que la liberté des républicains, c’est l’auto-nomie, le fait de se donner à soi-même ses propres lois, qu’il s’agit donc de chérir, de défendre et d’améliorer comme cadre de l’existence et de l’action en commun : sans lois exprimant la volonté générale, point de liberté.
De la patrie parce que nous recevons la Cité en héritage, avec toute sa charge d’histoire et de culture, mais sans amnésie coupable ni fantasme démagogique, et que nous devons la transmettre à notre tour, bâtissant des liens entre les morts, les vivants et les à-naître.

La vertu guide donc le républicain dans ses paroles et actions politiques, elle inspire ses réflexions et ses décisions, elle lui sert de pierre de touche pour évaluer la justesse et la justice des choses publiques. C’est vers elle qu’il doit se tourner quand il doute, c’est d’elle qu’il doit s’armer pour se défendre contre toutes les tyrannies.

 

En politique, je n’admets d’autre science que la vertu et d’autre route que la ligne droite.

(Rosalie Jullien [2])

 

Lorsque la vertu s’efface, la République sombre. La lumière crue de la chose publique et le « renoncement à soi-même » qu’évoque Montesquieu sont certes des « choses très pénibles ». Les individus leur préfèrent ainsi, activités bien plus réjouissantes, le spectacle des ombres télévisuelles en 16/9 et le confort privé de leur canapé, obtenus par la vente à vil prix de leur temps de cerveau disponible. Une grande partie des médias de masse, complices, participent à la curée, foulant déontologie journalistique et éthique de médiateur[3]. Ils fondent leur succès sur la flatterie des instincts les plus bas, sur l’individualisme forcené et sur l’égoïsme le plus étroit : la jouissance immédiate et la réalisation instantanée du désir comme divertissements dérisoires.

De leur côté, les représentants du peuple s’exonèrent de leurs devoirs d’exemplarité et laissent l’hybris obscurcir l’horizon de leur raison. En tant qu’investis d’une mission au service de l’intérêt général, ils doivent être absolument irréprochables. Et que voit-on de leur part ? La « préférence continuelle de l’intérêt public au sien propre » chère à Montesquieu ?
Non !
Le mélange révoltant de leurs intérêts privés et de leurs responsabilités publiques… ou plutôt, l’asservissement des secondes aux premiers.

Certes, pour prendre un exemple choisi au hasard, l’emploi d’un proche n’est pas illégal en soi. Mais enfin ! Comment des élus, à ce point déconnectés de la réalité qu’ils se croient vraiment dans leur bon droit, peuvent-ils se défendre en alléguant les besoins de confiance et de proximité pour employer un membre de leur famille à des niveaux de rémunération indécents ? Comment ces fripouilles ne peuvent-elles voir que de telles pratiques méprisent l’égalité et la justice ? Ces comportements insupportables de favoritisme, de népotisme, de clientélisme, de prévarication, témoignent de la persistance et du renforcement d’un système clos, d’une endogamie mortifère, d’un entre-soi où le recrutement n’est fondé que sur la naissance, non sur la valeur et les compétences. Et jettent le doute et l’opprobre sur l’ensemble de la classe politique, décrédibilisant tous ceux qui tentent de s’illustrer par leur honnêteté.

 

Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus.

(Beaumarchais [4])

 

Ce sont les acquis, ou plutôt les conquis, et tout l’esprit de la Révolution française qui sont ainsi traînés dans la boue de la corruption et l’Ancien Régime qui se réinstalle tranquillement dans les privilèges. Vivement une nouvelle nuit du 4 août, tant redoutée, et à raison !, par certains[5]. Les privilèges : ce sont ceux qui en ont le plus qui les dénoncent le plus facilement chez les autres. Ceux qui devraient être au service de l’État, de la République, de l’intérêt général, se servent surtout eux-mêmes d’une main et, de l’autre, jettent de commodes boucs-émissaires à la vindicte générale.

François Fillon, qui avait joué la campagne des primaires – comme on joue au bonneteau – sur une image d’austérité et de probité, est démasqué… et le tartuffe s’empresse de tirer sur les magistrats qu’il accuse de comploter contre lui, de l’assassiner, de commettre un coup d’État. Quelle honte ! Quel toupet ! Quelle crâne insolence !

Et où est donc la vertu républicaine ?
Du côté de l’arrogant Fillon qui empoche avec sa famille des centaines de milliers d’euros d’argent public ?
Ou plutôt de celui des fonctionnaires qu’il ne cesse d’accuser de tous les maux et dont il veut supprimer des centaines de milliers de postes ?
Ou encore de celui des millions de chômeurs, ces « assistés », toujours présumés coupables de fraude ?
Ou enfin de celui de ces dizaines de millions de citoyens écœurés de devoir faire sans cesse plus d’efforts pendant que quelques-uns assument ouvertement leur goinfrerie ?

La République, c’est le régime de la liberté par le droit. On peut ne pas être républicain, mais alors il faut l’assumer jusqu’au bout et cesser les hypocrisies : reconnaître qu’on a le portefeuille plus développé que le sens de l’honneur.
Le poisson pourrit par la tête. L’image désastreuse d’élites renonçant explicitement à toute forme de vertu républicaine renverse le rôle d’exemple qui leur échoit normalement. Comment demander aux citoyens d’être vertueux si ceux qui prétendent les gouverner choisissent la rapacité au détriment du bien public et se vautrent ainsi dans la corruption ?

 

On n’a jamais ouï dire que les rois n’aimassent pas la monarchie, et que les despotes haïssent le despotisme.
Tout dépend donc d’établir dans la république cet amour ; et c’est à l’inspirer que l’éducation doit être attentive. Mais, pour que les enfants puissent l’avoir, il y a un moyen sûr : c’est que les pères l’aient eux-mêmes.
On est ordinairement le maître de donner à ses enfants ses connaissances ; on l’est encore plus de leur donner ses passions.
Si cela n’arrive pas, c’est que ce qui a été fait dans la maison paternelle est détruit par les impressions du dehors.
Ce n’est point le peuple naissant qui dégénère ; il ne se perd que lorsque les hommes faits sont déjà corrompus.

(Montesquieu [6])

 

La vertu ne s’impose pas, ne se décrète pas, ne s’impose pas de l’extérieur. Comme le dit Montesquieu, elle s’enseigne, s’encourage, se suscite. Il s’affligerait de voir ainsi les citoyens ne pas aimer suffisamment la démocratie pour la conserver. Alors que la République est attaquée de toutes parts, nous avons plus que jamais besoin de rétablir cette vertu si fragile et si essentielle, et à travers elle la responsabilité, l’exemplarité et l’autorité. Nous devons promouvoir la vertu et défendre la République dans tous les territoires, dans toutes les institutions où elle ploie sous les coups de ses différents ennemis : corruption, obscurantisme, démagogie, communautarisme…

En restaurant cette vertu civique de l’amour des lois et de la patrie, c’est-à-dire l’engagement du citoyen au service de l’intérêt général de la Cité, il ne s’agit de rien de moins que de réactiver cette conception française de la Nation comme volonté politique d’œuvrer collectivement, à l’encontre des assignations à résidence d’identités fantasmées et agressives, à l’encontre d’une conception ethnique ou religieuse jouant les peurs les unes contre les autres, à l’encontre de la tentation de régression bestiale aux plaisirs confortables d’une vie réduite à sa seule dimension privée, à l’encontre des exemptions du droit commun par des îlots d’entre-soi jaloux de leurs privilèges.

Pourquoi la République devrait-elle s’abstenir de se défendre ? Les républicains n’ont pas de vocation masochiste, ils n’ont pas à rougir de ce qu’ils sont. Au contraire ! L’esprit républicain doit imprégner la vie publique et n’y laisser aucune place à ceux qui veulent la détruire pour la remplacer par les mafias du fric et de la religion.

Citoyens, au milieu de la corruption, soyons incorruptibles !

Cincinnatus


[1] Montesquieu, De l’esprit des lois, Tome 1, Livre IV, Chapitre V « De l’éducation dans le gouvernement républicain » (c’est moi qui souligne). Voir aussi, Tome 1, Livre V, Chapitre II « Ce que c’est que la vertu dans l’état politique » :

La vertu, dans une république, est une chose très-simple ; c’est l’amour de la république : c’est un sentiment, et non une suite de connaissances ; le dernier homme de l’état peut avoir ce sentiment comme le premier.

[2] Les affaires d’État sont mes affaires de cœur. Lettres de Rosalie Jullien, une femme dans la Révolution, 1775-1810. Présentées par Annie Duprat

[3] Heureusement que quelques-uns résistent à ces vents mauvais de la démagogie et osent exposer les tartuffes, aussi puissants soient-ils. Charlie, Canard, Marianne, et vous tous, journalistes qui assumez vos responsabilités et vous battez pour œuvrer selon votre conscience, recevez mon hommage et ma reconnaissance.

[4] Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, Le Mariage de Figaro

[5] On se souvient du cri du cœur de Jean-François Copé en juillet 2010 : « Il règne une atmosphère malsaine de nuit du 4 août ».

[6] Montesquieu, De l’esprit des lois, Tome 1, Livre IV, Chapitre V « De l’éducation dans le gouvernement républicain »

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