Français, halte à la haine de soi !

monet-montorgueil

Claude Monet, La Rue Montorgueil à Paris. Fête du 30 juin 1878

Mes chers compatriotes,

Cessons de nous laisser aller aux passions tristes, à une mélancolie bileuse, à une dépression nombriliste. Abandonnons enfin le déclinisme kitsch et le décadentisme de supermarché qui nous rongent les entrailles. Nous sombrons collectivement dans une mauvaise caricature de l’Héautontimorouménos baudelairien, ce « bourreau de soi-même », ce « sinistre miroir où la mégère se regarde »[1].

*

Nous capitulons sans combattre face aux attaques répétées contre notre langue, cette fierté nationale, sans doute notre plus bel atout et notre plus précieux héritage. Elle subit les pires outrages sur tous les fronts et, plutôt que de la défendre comme l’honneur nous y engage, nous nous acoquinons avec l’ennemi.

Le génie français s’exprime, s’incarne, dans sa langue. À travers ses poètes, ses moralistes, ses prosateurs, ses pamphlétaires, ses dramaturges… elle déploie sa richesse de sens et de sentiments. En vrac : Rabelais, Montaigne, La Rochefoucauld, La Fontaine, Molière, Racine, Voltaire, Rousseau, et puis Stendhal, Hugo, Baudelaire, Flaubert, Rimbaud, Proust et jusqu’à l’odieux Céline chez qui on doit haïr l’homme et célébrer le styliste, et puis encore Yourcenar, Gary, Bonnefoy, Perec, et puis toujours tous les autres, glorieux cortège qu’aucune liste n’épuisera : ce panthéon incomplet, sans cesse augmenté, nous relie entre nous et à tout le genre humain, nous fait tutoyer le monde et les étoiles. En magnifiant la langue, en construisant l’hyperbole de la pensée comme on construit le chemin que l’on croit suivre, ils apportent une pierre indispensable au temple de l’universel. Car c’est en sublimant ce qui fait soi – non en le reniant – que l’on atteint à l’universel.

Les traîtres parlent le globish, cet infect galimatias d’aéroport qui insulte simultanément Molière et Shakespeare. Ils sacrifient la langue française au dieu bifront du spectacle et du pognon. Ainsi a-t-on découvert les félons, mines hilares, si fiers de leur coup, revendiquer en ce sabir le slogan de candidature de la Capitale à des jeux qui ont renoncé à tout olympisme. Ainsi a-t-on entendu vanter les mérites exceptionnels d’un impétrant à l’élection suprême parce qu’il a osé exprimer publiquement des idées vides dans cette langue creuse… en Allemagne, qui plus est ! Ainsi subit-on chaque jour les effets de cette arme de destruction culturelle massive, dans les médias comme au travail, et même jusqu’à l’école où les réformateurs de l’orthographe prennent les jeunes générations pour des imbéciles[2].

L’entreprise de sape réussit, la novlangue nous rend incapables de penser. Nous perdons la précision des concepts que porte notre langue, nous en oublions les finesses, les justesses, les puissances d’évocation. Chaque langue, par son vocabulaire et sa grammaire, par ses structures et ses règles, par ses jeux et sa poésie, implique des modes de raisonnement, des notions, des définitions propres, des lieux communs (au sens rhétorique du terme). Pratiquer une langue appauvrie, amputée – et foutredieu, non ! le remplacement de pans entiers du vocabulaire par des mots importés n’est pas un enrichissement comme le prétendent odieusement les sots et les pédants ! –, c’est restreindre le champ de sa pensée et de son action, donc de sa liberté. En assassinant notre langue, nous entrons, inconscients et riants, dans la pire servitude.

*

Nous laissons les ennemis de la République chanter leur haine des institutions. Nous n’agissons pas ainsi par amour de la liberté d’expression qu’ils ont un droit inaliénable d’exercer et que nous devons défendre à tout prix, mais par peur, par pusillanimité. Nous entendons ainsi les pires insultes, les rumeurs les plus abjectes, les accusations les plus injustes se proférer sans contredit.

Oui, tous ceux qui représentent, par leurs fonctions et leur engagement, la République, à quelque niveau soient-ils, se doivent, nous doivent, d’être irréprochables. Oui, nous exigeons l’exemplarité. Oui, lorsqu’un policier commet une bavure, il doit être sanctionné le plus sévèrement possible[3]. Oui, lorsqu’un politique commet une forfaiture, il doit l’être également.

Il ne peut y avoir aucun passe-droit, aucune excuse, pour les représentants de la République.

Mais c’est au nom même de cette exigence que nous devons réciproquement, chacun en tant que citoyen, respecter et soutenir ceux qui ont choisi de se vouer à l’intérêt général. Nous ne pouvons donc laisser sans réponse les appels au meurtre, les slogans de haine tels que « tout le monde déteste la police », les insultes ignobles à l’encontre de l’État et de ses serviteurs. La liberté d’expression n’impose jamais l’abdication de réponse. Acceptons que soient exprimées les vociférations hargneuses mais répliquons-leur sans trembler !

*

Nous regardons les autres avec envie, imaginant que l’herbe est toujours plus verte ailleurs, nous berçant d’illusions quant aux merveilles étrangères. Nous prenons pour argent comptant les descriptions laudatives des modèles anglo-saxon, scandinave, allemand, japonais, chinois, que sais-je encore… sans les examiner sérieusement. Tout ce qui est étranger arrive sur nos côtes paré des beaux atours que paie l’ignorance du réel.

Chaque pays, chaque État, chaque Nation, est un écheveau complexe tissé de culture, de paysages, d’histoire, de géographie, de langue, de lumière, d’odeurs, d’imaginaire collectif, de références communes, de droits, de lois et de coutumes… en sortir tel dispositif légal, tel habitus, telle modalité d’organisation de la société ou du travail… pour l’exhiber comme une recette miracle à appliquer sans plus tarder ici et maintenant n’a aucun sens. On ne peut faire abstraction du contexte national et importer purement et simplement un « modèle ». En la matière, le copier-coller est une méthode imbécile et criminelle. Que ce soit la « fléxisécurité » scandinave, le « multiculturalisme » anglo-saxon ou le « dialogue social » allemand, tous ces soi-disant modèles s’enracinent dans des sols, dans des histoires, dans des cultures qui les nourrissent et les expliquent, contrairement à ce que prétendent les petits gris et autres docteurs Diafoirus adeptes des potions magiques et amères du néolibéralisme.

Cela ne les empêche pourtant pas de ressasser, dans un psittacisme de marteau-piqueur, ces comparaisons ineptes, toujours à la défaveur de leur propre patrie. On n’observe l’étranger que pour se convaincre que tout ce que nous faisons ici ne vaut rien. Drôle de relativisme à sens unique ! Et pour mieux appuyer cette thèse, les auteurs de ces comparaisons n’hésitent pas un instant à mesurer des carottes et des radis… et de conclure que les premières étant plus longues, elles ont meilleur goût ! Orientées par des partis pris qui ne se cachent même pas, ces comparaisons ne servent qu’à nous morigéner d’être ce que nous sommes. « Les Allemands travaillent plus », « les Allemands ont moins de chômage », « les Allemands on fait les réformes nécessaires », « les universités anglo-saxonnes sont plus performantes », « la société anglaise est moins raciste », « les Américains savent innover », etc. etc.

Or la plupart de ces affirmations sont fausses ! On en parle des travailleurs pauvres qui doivent aligner deux ou trois jobs payés une misère pour survivre aux États-Unis, au Royaume-Uni ou en Allemagne ? On en parle des tribunaux islamiques au Royaume-Uni et des « accommodements raisonnables » au Canada, qui ne sont qu’autant d’abdications devant l’infâme ? On en parle des inégalités inouïes aux États-Unis ? On en parle du système universitaire américain fondé sur la puissance de l’argent ? On en parle des errements de l’école finlandaise ? Non ? Dommage, on devrait. Alors qu’on ne me rebatte plus les oreilles avec ce « modèle allemand » qui n’est pas si formidable que ça, même pour les Allemands.

*

Nous-mêmes, nous joignons nos voix à celles de ces tristes sires, nous prenons un plaisir malsain à déprécier la France et nous ne voyons même plus les immenses atouts d’un beau pays et d’un grand peuple. Il m’est devenu insupportable d’entendre à tout propos ces jérémiades indignes débutant par un « c’est bien français ça… » ou un « c’est très français… » ou encore « comme toujours en France… ». Pour désigner tel ou tel sentiment, telle ou telle habitude, on peut subir l’une des versions de ce fameux leitmotiv « c’est bien français, ça », comme si tout le mal était nôtre et caractéristique de notre pays et de ses habitants. L’arrogance jusque dans le masochisme. Eh bien non : la plupart des veuleries, des bassesses, des défauts… sont u-ni-ver-sels. Il n’y a, je pense, rien de mieux partagé au monde, d’une nation à l’autre. Ne vous en déplaise, mes chers compatriotes, nous n’avons pas le monopole des imperfections.

Pire, obnubilés par notre nombril pas toujours très propre, nous perdons conscience de nos chances. La France n’attire pas des touristes par millions pour rien ; elle ne fait pas rêver le monde depuis si longtemps pour rien ; elle n’a pas imposé sa place originale dans l’Histoire pour rien. Nous jouissons de conditions géographiques et climatiques exceptionnelles : nous n’y sommes pas pour grand-chose mais nous avons su, génération après générations, en tirer le meilleur. Les motifs de se réjouir d’être français sont nombreux. Nos paysages façonnés par nos prédécesseurs, notre agriculture, notre gastronomie, notre démographie, notre culture, nos arts, lettres et sciences, notre langue… mais aussi et avant tout, notre projet collectif, notre volonté politique, nos valeurs universalistes qui définissent notre conception aussi exigeante que généreuse de la Nation, ne doivent pas être un objet de viles moqueries mais de fierté constante et de tendre souci. Notre République et notre modèle social ne doivent pas être saccagés et abattus comme « ringards » au nom d’une modernité idiote, mais bien défendus, préservés, amplifiés et assumés comme modèle de solidarité et de justice. On nous bassine que nous sommes différents et que nous devons rentrer dans le rang. Sapristi ! Mais si nous sommes différents, revendiquons-le ! Clamons-le ! Comme l’écrivait le regretté Bernard Maris : Et si on aimait la France.

Nous pouvons être fiers de notre pays, de notre patrie, sans passer pour réactionnaires ni fascistes. Comment, même, ne pas être patriote quand on se dit de gauche ? Parce que l’État, la République, la patrie, c’est tout ce qui protège non seulement les plus humbles et les plus pauvres, mais aussi tout le peuple dans son ensemble – ce peuple, tant détesté des puissants. Comment se prétendre de gauche sans chérir l’État, la République, la Nation, la patrie, le peuple ? Qui sont les internationalistes aujourd’hui ? Qui sont ceux qui vantent l’effacement des frontières et des souverainetés ? Ce sont les béats de la mondialisation ; les gagnants de la mise en concurrence des peuples entre eux et des nations entre elles ; les apatrides psychologiques qui vivent de non-lieux en non-lieux, d’une chambre d’hôtel à Singapour à une autre identique à New York, Berlin, Le Cap ou Rio ; ceux qui choisissent la domiciliation de leurs comptes bancaires dans les paradis fiscaux les plus complaisants et viennent ensuite donner des leçons d’austérité et de rigueur aux peuples. Nous ne pouvons accepter que la patrie, comme tant d’autres concepts, tant d’autres beaux mots attachés à notre culture républicaine commune, soit confisquée par la droite et l’extrême-droite.

Nous pouvons accepter l’histoire de notre pays et l’embrasser, avec ses grandeurs et ses veuleries, sa noblesse et ses crimes, sans repentance anachronique ni illusion démagogique. La lucidité et le savoir n’interdisent pas l’attachement et le sentiment, au contraire : ils les fondent en raison. « La Révolution est un bloc », disait le grand Clemenceau. De même, l’histoire de la France est un bloc : acceptons-la comme telle. Pas besoin de se complaire dans un roman national fantasmé. En revanche, pour poursuivre l’édification notre communauté politique avec les nouveaux êtres qui la rejoignent, il est nécessaire de transmettre un récit national qui ne soit composé ni d’exagérations, ni de silences, ni de contritions. Nos identités individuelles sont uniques parce qu’à multiples facettes. C’est justement pourquoi, mes chers compatriotes, mes chers concitoyens, nous devons cultiver, chérir et transmettre ce que nous possédons en commun : un territoire, une langue, des références littéraires, artistiques, morales, politiques… une histoire, enfin, que nous choisissons de faire nôtre.

Cincinnatus


[1] Sublime poème des Fleurs du mal, il emprunte à une pièce du latin Terence son titre grec qui signifie littéralement « bourreau de soi-même ».

L’HÉAUTONTIMOROUMÉNOS

À J. G. F

Je te frapperai sans colère
Et sans haine, comme un boucher,
Comme Moïse le rocher !
Et je ferai de ta paupière,

Pour abreuver mon Saharah,
Jaillir les eaux de la souffrance.
Mon désir gonflé d’espérance
Sur tes pleurs salés nagera

Comme un vaisseau qui prend le large,
Et dans mon cœur qu’ils soûleront
Tes chers sanglots retentiront
Comme un tambour qui bat la charge !

Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie,
Grâce à la vorace Ironie
Qui me secoue et qui me mord ?

Elle est dans ma voix, la criarde !
C’est tout mon sang, ce poison noir !
Je suis le sinistre miroir
Où la mégère se regarde.

Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !

Je suis de mon cœur le vampire,
— Un de ces grands abandonnés
Au rire éternel condamnés,
Et qui ne peuvent plus sourire !

[2] Pourquoi diable les enfants d’aujourd’hui ne seraient-ils pas capables d’assimiler la règle de l’accord du COD alors qu’ils maîtrisent parfaitement celle du « hors-jeu » au football, bien plus improbable, et, surtout, que leurs grands-parents y parvenaient tout à fait ? Pourquoi diable renoncer à l’analyse de la phrase au profit d’un « prédicat » qui n’apprend rien aux enfants des différents éléments qui constituent une phrase, donc une pensée ? Pourquoi diable vouloir supprimer l’accent circonflexe, signe diacritique rappelant avec élégance les origines étymologiques de tel mot, et chercher, parallèlement, à imposer des signes de ponctuation hirsutes qui n’ont aucun sens, au nom d’une « orthographe inclusive » purement idéologique ?
Faut-il donc être idiot, inculte et paresseux pour accuser la langue d’être « phallocrate » ! Les combats pour l’égalité des droits, des traitements et des chances entre les femmes et les hommes ne se jouent pas sur le terrain de la grammaire, adversaire sans défense qui n’a rien demandé, mais sur ceux, à la fois bien plus concrets et bien plus symboliques, des préjugés, des injustices, de la politique, de l’entreprise, etc. etc. Mais là, on ne les y voit plus, ces beaux-parleurs, ces précieux ridicules modernes. Parce qu’ils sont bien pleutres celles et ceux qui, au nom des droits des femmes et des minorités sexuelles, se battent pour mettre des points au milieu des mots, plutôt que de lutter contre les inégalités réelles. Ils ne massacrent la grammaire que par couardise et cuistrerie. Infoutus de faire l’effort d’apprendre les règles de leur propre langue, ils préfèrent s’en autoproclamer les réformateurs. Crétins idéologues ! Leur place est sur les bancs de l’école à faire des lignes d’écriture, et non en chaire, confis d’arrogance, à pérorer pour des auditoires encore plus bêtes qu’eux.

[3] Le fait divers d’Aulnay est une tragédie et la justice doit mener son enquête sereinement afin que, les faits ayant été démontrés, la loi soit appliquée dans toute sa rigueur. Toute bavure représente non seulement un drame pour la victime, mais aussi une insulte à la République : elle doit être punie avec la plus grande sévérité.

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