La nation balkanisée

La nation française est pulvérisée. Atomisée façon puzzle nanométrique. Elle a laissé la place à des monades esseulées et transies qui cherchent un peu de réconfort dans le rapprochement avec leurs semblables. L’agglutination des mêmes recompose les débris de l’ancienne nation dans de nouvelles configurations. Mais en favorisant le principe unique de l’entre-soi. Et aucune narration collective ne vient lier entre elles ces communautés fantasmées.

La nation est devenue un gros mot, une obscénité pour tous les porte-flingues de la pensée unique, à la légèreté toute tarantinesque, une résurgence d’un passé honni – comme si tout ce qui était avant devait être vomi :

Pourquoi diable la nostalgie devrait-elle être coupable ? Dire que tout était mieux avant est aussi débile que de dire que tout est mieux maintenant. Mais affirmer que rien n’est comparable, que l’on vit dans des mondes distincts et que les morts n’ont rien à nous dire sur notre présent représente une faute intellectuelle aussi grave que son envers, l’anachronisme.
Attention, cuistres à front bas : à calomnier le passé, vous vous exposez à être calomniés à votre tour par l’avenir ; à disqualifier vos parents, vous acceptez d’être vilipendés par vos enfants ; à détruire ce qui a été fait, vous encouragez les suivants à enterrer ce que vous aurez fait sans un mot de compassion.
Imbéciles et menteurs, rien de durable ne peut se construire sur vos champs brûlés. Vous êtes le vent de sable qui balaie les civilisations et ne laisse rien derrière lui, pas même le souvenir de son propre passage.

La nation, donc, est vêtue d’un drap de nostalgie passéiste tendance crypto-fasciste. Ils ne savent pas de quoi ils parlent. Ou le savent trop bien, ces francophobes de l’intérieur qui n’ont pour modèles que des contrées fantasmées dont ils ne connaissent que les aéroports, qui planquent leur pognon dans des paradis fiscaux et qui bradent leur pays[1].

Parce que la nation, c’est quoi ?

Certainement pas l’injonction, fusil sur la tempe de l’autre, à se renier pour se muer en moi afin que je le tolère. Ça, c’est le fantasme pervers partagé par les identitaires de droite (qui en rêvent pour le défendre) et de gauche (qui en rêvent pour le combattre).

Non, la conception française de la nation, celle d’un projet politique collectif, l’intégrale, au sens mathématique, des volontés individuelles convergentes, tendues vers un but commun – celui de la construction d’un ensemble. Quand on pense ainsi la nation, on dit à l’autre : « tu es le bienvenu parmi nous si tu partages ces valeurs fondamentales, si tu défends les principes qui nous constituent, si tu veux te joindre à nous dans notre projet collectif ». Fort de cet accord, tout le monde peut devenir français. C’était le sens même de l’idée d’assimilation avant que le mot ne perde son sens. Ce n’était pas forcer quelqu’un à manger du cochon : ça c’est une légende pour faire peur aux enfants. L’assimilation, c’était donner la nationalité et la citoyenneté françaises – les deux sont intimement liées – à toute personne qui acceptait cet ensemble de valeurs dans l’espace public. Hors de question d’obliger qui que ce soit à renier ses origines ! Rien à voir avec la caricature habituelle.

Dans l’espace privé, soigneusement préservé, protégé et chéri parce qu’il sert de retraite sûre, de coulisse derrière la scène de la vie en public à qui il offre, en retour, de la profondeur ; dans l’espace privé, donc, libre à chacun de se nourrir, de se vêtir, d’adorer telle divinité, tels dieux, ou aucun, comme il le souhaite.

Dans l’espace public, tous sont encouragés à faire profiter la nation de leurs expériences, de leurs histoires, de leurs vécus. L’enrichissement commun se réalise par l’apport singulier de chaque individu. À la condition que l’expression des différences ne se fasse pas au détriment du commun, c’est-à-dire en violation des principes primordiaux préalables à l’accession à la communauté nationale. J’appartiens à la nation en tant qu’individu-citoyen, pas en tant que membre d’un groupe. J’ai tous les droits que m’accordent les lois en tant qu’individu-citoyen, je n’en ai aucun en tant que membre d’une communauté circonscrite à l’intérieur de la nation. Tel est le principe fondamental de l’émancipation civile parce qu’il n’y a pas de liberté là où je subis la loi de l’autre : je ne suis libre que sous la loi définie et acceptée par tous.

Voilà pour le modèle.

Manque de bol, souvent les modèles les plus généreux servent de masque à des situations iniques. Or un modèle doit être jugé pour lui-même, non par les imperfections de ses applications plus ou moins sincères. Dans notre cas, les nostalgiques de l’assimilation ont beau jeu de parler d’un temps que les moins de… n’ont eux-mêmes jamais connu. Parce qu’il n’a jamais vraiment existé. Ou il y a longtemps. Vraiment longtemps.

Ce qui est sûr, c’est que les politiques publiques mises en œuvre pendant les fameuses trente glorieuses n’avaient pas grand-chose à voir avec le modèle affirmé dans les discours. On en subit encore les conséquences, comme la douleur fantôme d’un amputé… même si l’explication d’un phénomène complexe par une raison unique est toujours une fraude de la pensée.

Pour schématiser outrancièrement une histoire que tout le monde connaît mais sur laquelle personne n’accepte de s’accorder : on a fait venir des gens pour leur force de travail, sans se soucier de leur intégration à la communauté nationale, de leur participation au projet commun. Ensuite, on les a instrumentalisés : certains, en clignant de l’œil droit, en faisaient des coupables par nature, quand d’autres, en clignant de l’œil gauche, les élevaient, sans leur demander leur avis, au rang de victimes par essence. Or, contrairement à ce qu’affirme une certaine gauche antirépublicaine, il n’y a pas de déterminisme sociologique. C’est trop facile de prétendre qu’on aurait créé des ghettos où seraient enfermées et condamnées à la reproduction de la misère des populations entières : n’en déplaise aux antirépublicains de toutes obédiences, la réalité n’est pas si simple. Elle est dure. Elle est dangereuse. Mais elle n’est pas univoque. Ainsi, par exemple, Christophe Guilluy, parmi d’autres, a-t-il montré la complexité des liens qu’entretiennent les « quartiers sensibles de banlieue » avec les métropoles auxquelles ils sont intégrés, ainsi que la manière dont ils profitent de la mondialisation. Complexité du réel.

Pas d’excuse au nom d’un déterminisme sociologique, donc, mais pas non plus de condamnation capitale au titre d’une responsabilité individuelle totale et écrasante : un enfant de Neuilly ne démarre pas sur la même ligne qu’un enfant de Sarcelles.

Et la nation là-dedans ?

À force de délégitimer la République et la nation, à force de glorifier une diversité imaginaire au détriment d’une égalité à construire, on a accrédité l’idée que toute autre appartenance vaut mieux que la volonté commune d’édifier une nation. Des gamins qui feraient mieux d’écouter leurs profs à l’école se fantasment étrangers alors même qu’ils sont français. Souvent sans avoir jamais vraiment vécu ailleurs qu’en France, ils s’inventent une identité bancale, mélangeant tout et surtout n’importe quoi. Ce que l’on appelle démagogiquement « culture des quartiers » est à la culture ce que McDo est à la gastronomie. Cette inculture de masse (qui dépasse très largement la géographie desdits « quartiers »), baignée d’une téléréalité débilitante qui devrait être passible de la peine capitale pour crime contre l’intelligence, entretient une colère qui, sans les mots pour l’exprimer et la dépasser, ne débouche que sur la glorification de la violence et le repli sur une conception identitaire ahurie. L’injonction à résidence d’une identité univoque mutile l’individu nécessairement complexe (au sens chimique du terme) : forcé de répondre en un seul mot à la question « qui es-tu ? », il est réduit à un pot de confiture sur lequel on colle de force une étiquette[2]. L’emprisonnement identitaire est le piège communautariste.

Mais la volonté de faire bande à part, de s’extraire de la nation pour former une communauté en rupture depuis laquelle cracher sur la France n’est pas l’apanage des seuls entrepreneurs identitaires. La sécession est générale. Elle touche même (et peut-être surtout) les riches. Des Pinçon-Charlot à Guilluy en passant par Piketty, nombreux sont ceux qui ont montré comment une caste s’abstrait de toute solidarité nationale, tandis qu’à l’autre bout de la chaîne alimentaire les trappes à pauvreté se referment. Que les oppositions se réalisent dans l’axe économique riche-pauvre ou géographique centre-périphérie, l’entre-soi mortifère sanctifie la balkanisation[3] de la France.

Nous ne sommes plus une nation.
Mais plus que jamais nous devons le devenir.

Alors que la nation est divisée contre elle-même, nous devons redéfinir une mythologie partagée, reconstruire un récit commun[4]. Dire qui nous sommes et ce que nous voulons faire ensemble.

Que l’on ne m’inflige pas la vieille blague du « nos ancêtres les Gaulois ». L’instrumentalisation de cette formule en dit long sur la mauvaise foi ajoutée à une inculture crasse et à une incapacité à réfléchir de ceux qui la stipendient comme de ceux qui la défendent stupidement. Hypocrisie contre simplisme : le choc des crétins est désespérant. Soyons clairs : le récit national exige la relation à des ancêtres symboliques. Il ne s’agit pas de dire que nous descendons d’eux par des liens de filiations génétiques, autrement dit que nous sommes leur produit plus ou moins direct par l’intermédiaire des nombreux frottements épidermiques des générations successives. Dans « ancêtres symboliques », les deux mots sont importants. L’épithète a du sens. Nous devons constituer un panthéon symbolique de références culturelles partagées. De la même façon que chacun de nous se choisit des références intellectuelles, artistiques, politiques… des exemples qui le guident et l’aident à s’orienter dans le labyrinthe des décisions quotidiennes ; de la même façon, à l’échelle de la nation, nous devons construire une image collective, idéologique, faite de références à des personnages, des événements, des symboles, des textes, des œuvres, etc. La nation est un ensemble d’idées réunies selon un idéal directeur et une narration commune[5]. Peu importe que tes aïeux réels fussent gaulois, romains, germains, berbères ou nambikwaras. (Il est même probable que tu en aies dans plusieurs camps.) Si tu choisis d’être français aujourd’hui, tu t’intègres au roman national, tu deviens un élément de ce long récit. Mais en aucun cas tu ne renonces à tes propres origines ! C’est une addition, pas une soustraction.

Les références communes sont capitales. À l’opposé de l’absurde et criminel « débat sur l’identité nationale » lancé par le pouvoir sarkozyste il y a quelques années et qui ne fut qu’un prétexte au défoulement et au versement de tombereaux de merde, nous devons renouer avec la définition généreuse, accueillante d’une culture commune. Car ce qui fait que nous sommes un peuple, une nation, une République, c’est bien cela : une langue, une histoire, une culture, une communauté fondée sur la volonté et le patriotisme républicain, c’est-à-dire justement l’amour et la défense de ces références partagées. Et l’envie d’œuvrer ensemble.

Cincinnatus


[1] Jack Dion en a tiré des pages éclatantes dans son livre Le Mépris du peuple que je conseille vivement.

[2] Joseph Macé-Scaron décrit bien ces phénomènes dans La Panique identitaire.

[3] Rien à voir avec Levallois… quoique.

[4] Dans un contexte différent, Yves Bonnefoy nous offre cette très belle définition de ce qu’il nomme un « grand récit » : « le réseau de fictions et de représentations par lesquelles une civilisation expose ce qu’elle sait, ou rêve ou désire, d’une façon plus immédiate et parlante que cela ne serait possible dans la parole abstraite sinon absconse des théologiens ou des philosophes » (Préface au Roland furieux de l’Arioste).

[5] Anne-Marie Thiesse, par exemple, le montre parfaitement dans son livre passionnant La Création des identités nationales. Europe XVIIIe-XXe siècle.

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