Les lectures de Cinci : comment on laisse sombrer l’école

La désinstruction nationale, René Chiche, Les Éditions Ovadia, 2019.

61zF5lpsI9LLe livre en deux mots

Le professeur de philosophie René Chiche a livré fin 2019 un livre important à propos de l’école et de l’état lamentable dans lequel elle se trouve. Les aveugles volontaires et les idéologues pédagogistes se récrieront immédiatement : encore un livre « passéiste », « nostalgique » (en quoi, d’ailleurs, la nostalgie serait-elle un sentiment dont on devrait avoir honte ?), etc. etc. en un mot : « réactionnaire » ! Qu’ils s’étouffent donc dans leur venin, ils sont responsables de la situation que décrit René Chiche avec justesse et précision.

Il ne faut chercher dans ce livre ni joie noire ni moquerie facile devant des « perles de copies » risibles [1] ; aucune condescendance, non plus, envers les jeunes générations avant tout victimes de cette histoire, pas plus que de « c’était mieux avant » sans fondement. Rappelons-le, l’auteur est professeur de philosophie, tout ce qui est avancé est donc justifié, démontré, appuyé sur des faits avec une rigueur impeccable. Et s’il déplore l’état actuel de l’école, ce n’est pas par idéologie mais par expérience.

René Chiche fait ici ce qu’il fait avec passion et raison depuis plusieurs décennies : il instruit. Sauf qu’au lieu d’instruire une classe de ce qu’est le monde, il instruit le monde de ce qu’est une classe. Et puis, comme il est cohérent et généreux, il ne se limite pas à la classe mais démonte tout le système « éducation nationale », rouage par rouage. C’est édifiant, dans tous les sens du terme. L’histoire qu’il nous raconte est celle d’un système défaillant de bout en bout qui a pour résultat la fabrication en masse de quasi-illettrés.

Du ministre au chef d’établissement en passant par les innombrables échelons d’une hiérarchie obnubilée par le « pas de vague », des syndicalistes idéologues aux « parents d’élèves professionnels », tous ceux qui gravitent autour de la classe s’ingénient avec succès à la mettre au service de leurs intérêts propres tout en sabotant le travail des enseignants. À ce titre, sont particulièrement révoltantes les pages décrivant comment l’institution trahit ceux qu’elle doit protéger : lorsqu’un enseignant se suicide parce qu’il a été injustement attaqué dans son honneur par des irresponsables et poignardé dans le dos par sa hiérarchie, ce n’est pas un fait divers, c’est un crime !

L’école ne peut pas être un simple « service public d’éducation » dont les élèves seraient des « usagers », parce qu’elle est le creuset de la citoyenneté et de l’émancipation par l’instruction et par l’exercice de la raison. Là se joue la transmission d’un monde commun. Elle est donc politique au sens le plus fort du terme. C’est pourquoi son enceinte doit demeurer sacrée, imperméable aux modes de l’époque. Or les murs sont tombés, elle s’est gadgétisée, ouverte aux idéologies qui veulent en faire un simple outil au service de notions vides : « compétences », « réussite », « numérique », « marché », « modernité »… autant de principes extrinsèques qui anéantissent la vocation même de l’école.

La désinstruction nationale doit être lu par tous les citoyens pour qu’ils comprennent ce qu’on est en train de faire à leurs enfants et à ceux qui tentent de les instruire.

Où j’ai laissé un marque-page

La « digression philosophique » sur la langue (chapitre 2) plonge, contre les apparences, au cœur du sujet dont traite l’ensemble de l’ouvrage en montrant combien et comment langue et pensée sont intrinsèquement liées dans une « union symbolique ». Par conséquent, dès lors que l’on a renoncé à enseigner la langue aux enfants, on les a privés des moyens de penser – et il n’y a rien de pire que l’on puisse faire à un être humain.

Un extrait pour méditer

L’école n’est plus une institution, mais en dépit de ses dysfonctionnements de plus en plus visibles, peu s’en aperçoivent parce que « le service public d’éducation » donne malgré tout l’impression de fonctionner grâce à la résignation dont la plupart font preuve. Le stupéfiant régime de réformes incessantes auquel l’école a été soumise pendant quarante ans n’a finalement eu d’autre résultat, en sus de la désinstruction, que de détruire tout ce qui faisait d’elle une institution à proprement parler, et la principale en République. Ce n’est plus désormais qu’un terrain d’expérimentations et d’innovations qui finira bientôt en simple terrain vague.

Dès qu’on délaissa la formation de l’esprit, qui repose sur les disciplines autant qu’elle requiert de la discipline, on tourna le dos à la fonction de l’école et on ouvrit la porte à son invasion par toutes sortes de gadgets n’ayant pour eux que la nouveauté et auxquels on finit par trouver l’avantage d’occuper les jeunes en leur faisant oublier que, pendant ce temps, on ne les instruisait pas. Cela commença de façon très insidieuse, par petites touches introduites çà et là, si bien qu’on n’y prêta pas forcément attention. On remplaça dans le cahier de textes de la classe le mot « leçon » par celui d’« activités ». On supprima les rangs pour mettre les tables en « ilots » en organisant sciemment un bavardage qualifié de « bruit pédagogique ». On se vanta enfin de « faire péter l’estrade ». On finit par inventer « la classe inversée » où les cours, nommés « capsules », sont envoyés aux élèves par l’internet afin qu’ils les travaillent chez eux ! Puis ce fut le tour des disciplines. On se mit à réécrire sans cesse les programmes en les vidant à chaque fois de plus de substance au profit de la description de « compétences » qu’on dirait extraites du journal intime d’un paranoïaque. On leur retira des heures de toute part. On alla même jusqu’à supprimer la notation qui, paraît-il, était la cause d’un traumatisme dans la jeunesse. On inventa enfin ces « heures de rien » aux intitulés imprononçables dont tout ministre se croit tenu d’augmenter le nombre pour apporter sa contribution à la désinstitution de l’école. Pourtant, même le concepteur d’un de ces gadgets, l’EMC (Enseignement moral et civique), lui-même successeur de l’ECJS (Éducation civique, juridique et sociale) qui avait remplacé ľ« Éducation à la citoyenneté » (sic) reconnaissait, en voulant défendre son bébé, que cette prétendue « discipline » n’avait finalement pour unique objet que d’expliciter ce à quoi toutes les autres contribuaient déjà ! Et qui ne voit en effet que toute discipline bien enseignée, par cela même qu’elle forme l’esprit, forme également et de la meilleure façon le citoyen ? On ne s’arrêta pas en si bon chemin. Après s’être attaqué au mobilier et au menu, on fit valser les places des uns et des autres au point que dorénavant plus personne ne semble être en mesure de connaître et surtout de garder la sienne. On inventa tout d’abord le parent d’élève professionnel en oubliant que les parents n’ont que des enfants et que ce sont les professeurs qui ont des élèves. On les fit élire pour qu’ils puissent parler au nom de tous les autres alors qu’ils ne représentent qu’une poignée d’individus dont certains s’accrochent à leur mandat bien que leurs enfants aient quitté l’école depuis longtemps. Pour les occuper, on créa au sein de l’éducation nationale une invraisemblable quantité d’instances et de comités qu’ils adorent fréquenter et où ils finirent par être représentés à part égale avec les personnels, les uns et les autres fusionnant dans une « communauté éducative » dont la consécration par la loi fit faire un grand pas en avant sur la voie de la désinstitution de l’école et de la confusion généralisée. Puis, ne sachant plus où donner de la tête ni de quelle manière se rendre intéressant, on persuada, pour finir, les élèves qu’ils avaient eux aussi leur mot à dire sur l’organisation des enseignements et la détermination de leur contenu, sur les emplois du temps et les choix pédagogiques de leurs professeurs. […]

L’école est entrée dans l’ère du gadget. D’autres institutions la suivent et il est à craindre que la République tout entière finisse par devenir un « service » dont les citoyens croiront être des « usagers ». La désinstruction n’est elle-même, en effet, qu’une des manifestations spectaculaires d’une crise de l’éducation, d’une crise de l’autorité, et notamment de l’autorité républicaine. (pp. 150-153)

Et un autre, parce que ça en vaut la peine

Il faut reconstruire l’école. Et pour ce faire, commencer par revenir à l’exigence républicaine, simple et ô combien ambitieuse, d’instruire tous les élèves au lieu de les bercer d’illusion en leur faisant miroiter la promesse démagogique d’une réussite qui leur serait due. L’augmentation constante du nombre de bacheliers paraît sans doute beaucoup plus flatteuse auprès de l’opinion que celle, hélas non moins constante, du nombre de chômeurs. Ce n’est pourtant qu’une trompeuse apparence. N’importe quel professeur sur le terrain, n’importe quel observateur un tant soit peu honnête, et probablement aussi n’importe quel employeur constate que les élèves sortant de l’école aujourd’hui, même quand ils ont « réussi », ne sont pas aussi instruits que leur diplôme le laisse présager. Si l’on veut que la nation retrouve confiance en son école, il faut commencer par abandonner la langue de bois et dire les choses clairement ! Va-t-on encore longtemps se féliciter d’introduire bruyamment de la philosophie en maternelle alors qu’on est contraint d’enseigner l’accord du participe passé dans les écoles d’ingénieurs ? Va-t-on encore longtemps se vanter de transmettre les « valeurs de la République » à des générations maintenues dans un quasi-illettrisme ? Va-t-on encore longtemps reléguer les enseignements disciplinaires, seuls formateurs, au profit de coûteux gadgets dont le seul mérite est de se proclamer « innovants » et faire parler d’eux alors que nul ne les prend au sérieux à l’exception de ceux qui les ont conçus ? Va-t-on encore long temps distraire les professeurs de leur tâche essentielle, qui est d’instruire, en les accablant de tâches périphériques de plus en plus nombreuses et à l’utilité plus que douteuse ? Et va-t-on encore longtemps accepter de laisser les politiques éducatives être dominées par les opinions confuses de ceux qui parlent d’autant plus facilement de l’école qu’ils ne la font pas ou ne la font plus ?

Je ne vois pour ma part d’autre issue pour qu’on instruise de nouveau la jeunesse ni d’autre solution pour reconstruire l’école que s’en remettre à des professeurs qu’on se contentera de bien recruter, de bien traiter et de bien payer et à qui l’on fichera la paix, tout le reste étant du pipeau. Quand des inspecteurs, des recteurs et enfin des ministres tiendront un tel discours avec force et clarté, sans craindre de passer pour « réactionnaires » ou « conservateurs » auprès des militants de la désinstruction qui nous ont conduits là où nous sommes et dont le cas est de toute façon sans remède, nous pourrons commencer à nous relever. D’ici là, ceux qui n’ont pas renoncé à instruire feront, encore et toujours, de la résistance. Ils sont la majorité silencieuse. Ce livre leur est dédié. Quant aux autres, il faut espérer qu’ils se relèveront aussi, ce qu’ils feront dès qu’ils cesseront d’utiliser l’école à des fins politiques mal pensées, car la situation où nous sommes présentement s’explique en grande partie par là. (pp. 230-231)

Cincinnatus, 9 mars 2020


[1] Les seuls exemples (au double sens d’élément représentatif d’un ensemble et de moyen d’édification) de copies servent d’entrée en matière pour que le lecteur prenne immédiatement conscience de l’ampleur de la catastrophe. Il n’en lira pas d’autre de tout l’ouvrage parce que c’est inutile et que ce n’est pas le sujet : il s’agit ici de dévoiler les causes sans se complaire dans les conséquences.

3 réflexions sur “Les lectures de Cinci : comment on laisse sombrer l’école

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