Primaires : la faillite des partis

Depuis une semaine, la droite n’a plus que ce mot à la bouche ! Les primaires ouvertes incarnent le comble de la démocratie et de la modernité. Grâce à elles, les sympathisants peuvent choisir le candidat d’un parti à toutes les élections, y compris la plus « importante », celle qui empêche certains de dormir et d’autres de se raser : la présidentielle. C’est merveilleux, cette parole si longtemps confisquée par les dirigeants des partis et enfin rendue à la base. En plus, c’est inspiré des Américains[1], donc c’est forcément bien.

Ça c’est pour le décorum.
Quand on est bien élevé, critiquer les primaires ouvertes c’est comme péter à table : c’est mal vu et ça sent mauvais.
Mais quand on est mal élevé ou un peu taquin, on se pose des questions.

Comme par exemple : quelles sont les fonctions d’un parti politique ?
Et là, c’est le drame. Parce qu’un parti politique, ça doit faire plein de choses, parfois contradictoires, mais toutes en même temps : rassembler des individus qui sont (à peu près) d’accord sur (à peu près) l’essentiel ; organiser le jeu concurrentiel des intérêts privés ; canaliser et institutionnaliser les contestations ; porter une vision de l’homme, du monde et de la société ; propager et défendre des idées et des valeurs dans l’espace public ; construire, sur la base de cette ossature idéologique, des programmes de gouvernement ; former les militants à la vie publique et les élus à l’exercice du pouvoir ; faire émerger et sélectionner des candidats ; mener campagne et gagner des élections ; etc.
On pourrait dresser une liste à la Prévert de tout ce qu’est censé faire un parti politique[2]. C’est vrai que c’en est écrasant. Et pourtant, s’ils ne font pas leur job, que se passe-t-il ?
Ben… à peu près ce qui se passe en ce moment.

J’ai déjà dit ce que je pensais de la capacité des partis actuels à proposer des narrations alternatives, à porter des idéologies cohérentes capables d’entraîner l’adhésion des citoyens[3]. Les primaires sont la preuve qu’ils sont tout aussi infoutus de remplir leur rôle de sélection de dirigeants. En faisant appel à l’ensemble des sympathisants pour choisir le candidat à la présidentielle, un parti avoue son échec dans l’une de ses tâches fondamentales et se retranche derrière les citoyens. Il dit : « nous sommes incapables de choisir parmi nous qui est le plus à même de nous représenter et de mener la campagne, alors on vous laisse faire. On prendra celui que vous préfèrerez. »

Les primaires ouvertes, c’est la Nouvelle Star version politique. Si vous aimez X, tapez 1, si vous préférez Y, tapez 2, si vous trouvez Z plus joli, tapez 3.
La danse du ventre peut alors commencer pour séduire les sympathisants. La politique fait un pas de plus vers la personnalisation, ce qui est tout à fait logique : les partis ne produisant plus d’idées ni de programmes, il ne leur reste que le people et le choc des ego… ou plutôt la guerre des chefs.

Cincinnatus


[1] En réalité de la gauche italienne en 2005. Ces primaires avaient pour objectif principal, dans un climat politique délétère, de rassembler derrière Romano Prodi toute la gauche, jusque-là dispersée, face à Silvio Berlusconi, lui-même à la tête d’une grande coalition de droite. En les organisant, la gauche espérait donner une image de légitimité populaire à Prodi et amorcer un mouvement capable de le mener à la victoire dans les urnes. Cette stratégie apparaît surtout comme la tentative de la dernière chance pour fédérer une myriade de partis de gauche empêtrés dans leurs haines recuites et leurs alliances évanescentes. Si elle a réussi, c’est de très peu : 49,81 % contre 49,74 % des voix. Et la fondation du Parti Démocrate en 2007 n’a pas permis de dépasser le sentiment général de déliquescence du système des partis italiens.

[2] Et non, payer des fausses factures pour des événements imaginaires afin de faire baisser la note d’un candidat qui explose les plafonds légaux de dépenses de campagne n’entre pas dans les fonctions « normales » d’un parti.

[3] Voir notamment « Réidologiser » la politique : une urgence !, L’idéologie et l’utopie selon Ricœur et La nation balkanisée

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