Des réformes et des réformistes

Comment le beau mot de réforme, synonyme pendant longtemps d’amélioration des conditions de vie et de travail pour la majorité, en est-il venu à signifier le recul des droits pour la plupart ?

Jadis, c’est-à-dire jusqu’à il y a quelques décennies – à l’échelle d’une société, c’est peu, si peu –, une réforme consistait en le résultat d’une lutte idéologique et politique, souvent doublée de ce que l’on n’appelait pas encore un « mouvement social » (insupportable novlangue). Lorsque la gauche s’intéressait encore au peuple et assumait l’héritage de la Révolution, le camp des « réformistes » regroupait tous ceux qui pensaient possible, donc nécessaire, l’octroi de nouveaux droits aux individus – à tous les individus, quelles que soient leurs origines, leurs richesses, leurs places ou leurs fonctions. À chaque nouvelle réforme, le domaine du droit, et tout particulièrement celui du travail, s’accroissait ; de nouvelles garanties, de nouvelles assurances ajoutaient à la protection de chacun et de tous ; de nouveaux horizons s’ouvraient au bien-être collectif. On menait des batailles politiques au nom de l’intérêt général, contre les intérêts privés ; les sacrifices étaient imposés aux plus riches pour le bien commun. Le Progrès n’était pas qu’une idéologie naïve, enfant lunaire du positivisme, mais bien le versant utopique d’une volonté d’amélioration concrète des conditions d’existence : sortir les miséreux de leur état et leur assurer la décence minimale que tout être humain peut exiger, donner à tous l’éducation nécessaire pour devenir des citoyens libres, les protéger par un ensemble de droits qui encadrent et équilibrent les relations asymétriques entre le patron et l’employé, etc. etc. Ainsi la IIIe République, dont il est aujourd’hui à la mode de se moquer dans un stupide révisionnisme de salon, ou le CNR, contre le programme duquel les réformes actuelles sont souvent dirigées, ont-ils, par exemple, inscrit dans la loi de grandes réformes qui font leur honneur.

Être réformiste, alors, c’était avoir une conscience aiguë de la perfectibilité de la société et de l’immense responsabilité que cela impose envers ses contemporains et leurs descendants ; assumer que l’amélioration des conditions sociales passe par l’action et la volonté politiques.
Et maintenant ?

Dans une inversion spectaculaire, le mot « réforme » a perdu son sens pour devenir le signifiant de toutes les régressions. Elles ne visent pas à faire gagner du terrain au droit, mais à toujours plus le rogner : adieu aux avancées sociales, mort à la solidarité ! Au prétexte d’une « équité » dévoyée ou d’une concurrence barbare, on supprime, on ratiboise, on retire à ceux qui ont peu pour les ramener à l’état de ceux qui ont encore moins. On renonce à élever, on s’ingénie à rabaisser. La course effrénée au moins-disant se joue de réforme en réforme. Peu étonnant que le mot, jadis chéri, soit dorénavant haï.

Les plus impopulaires sont assénées sous couvert de forces supérieures contre lesquelles la politique ne pourrait rien : « le marché le veut », « l’Europe l’impose », « la modernisation l’exige »… Les gouvernants se retranchent derrière ces maîtres tout-puissants, trop heureux d’abdiquer leurs dernières traces de volonté, de souveraineté et de vertu. Calculettes à la main (c’est commode : cela dispense de penser), les « démonstrations » implacables de la nécessité ne convainquent personne, si ce n’est de l’insupportable tartufferie à l’œuvre : quelle folle suffisance de Diafoirus modernes, à affirmer que le poison guérit ! « C’est un mal pour un bien », entend-on, quitte à pousser l’obscène mensonge jusqu’à cette escroquerie intellectuelle du « donnant-donnant », culbuté dans l’ordre du ludique : le « gagnant-gagnant ». Moraline de petit comptable qui prétend toujours équilibrer la balance d’intérêts incommensurables et dont les audaces se mesurent en décimales.

Et ce sont toujours les mêmes qui paient. Les « petits », les « sans-grades » qui font les gorges chaudes de tous les impétrants en période électorale. On se revendique de leur défense, de leur représentation. Mais, sitôt élu, on se presse et s’empresse en génuflexions devant le trône du marché-roi et l’autel du dieu-pognon. Et on reprend le cycle infernal et destructeur des réformes là où son prédécesseur l’avait laissé. On clame haut et fort à quel point on est « réformiste », de gauche ou de droite, peu importe ; on est « courageux » parce qu’on ose entreprendre les « réformes nécessaires ». Pouah ! Tout ce que nos anciens ont bâti, on l’abat, l’œil sec devant les vies diminuées : est-ce là du courage ? Vraiment ? Nos sociétés sont plus riches qu’elles ne l’ont jamais été. Comment se peut-il que nous devions revenir sur des lois, sur des règles, sur des normes, sur des dispositifs, sur des institutions – sur des droits ! – conquis dans des périodes plus dures ? Comment peut-on se prévaloir du « réalisme » pour affaiblir les faibles et renforcer les forts ? « Selon que vous serez puissant ou misérable… », disait le fabuliste. S’il pouvait être relu par nos « réformistes » ! Je crains que ce ne soit guère à l’ordre du jour, la culture n’étant, pour ces sinistres pantins, qu’un inutile archaïsme… à réformer d’urgence.

Cincinnatus

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10 réflexions sur “Des réformes et des réformistes

  1. Votre article me donne envie de mettre mon grain de sel sur ce mot et ce qu’il a signifié pour un échange…il faut que je m’y plonge mais je me souviens de livres de Rocard et d’autres sur le thème de la réforme et du Parti socialiste…je cherche dans mes archives et je reviens…(mais un peu débordée donc mes excuses par avance si cela met du temps…). Excellente soirée…

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