Le règne de l’agressivité

Une étude récente prétendait montrer la diminution alarmante du QI. Peu importe la véracité d’une telle affirmation : nous pourrions bien être tous des génies, nous nous comportons comme des monstres de bêtise crasse. Pire : la connerie s’est élevée en valeur cardinale. La veulerie, la vulgarité, la bassesse, l’agressivité imprègnent tous les rapports sociaux, et l’inculture s’impose jusqu’au plus haut niveau. Toute nuance est congédiée au profit de la réduction à l’affrontement caricatural d’un camp contre un autre, quel que soit le sujet. L’honneur, la grandeur, la vertu, la noblesse sont ringardisés, ridiculisés, méprisés. Jouissez, chers contemporains, de cette société de la sottise et de la fatuité qui préfère la « punchline » à la pensée, le « buzz » à l’information, l’agressivité à la sérénité et à la délicatesse des mœurs.

*

La violence physique diminue peut-être, comme le prétendent les sociologues. Mais n’est-elle pas remplacée par une agressivité brutale et continue ? Même se promener dans les rues d’une grande ville est devenu un calvaire et le stress une seconde nature. Par exemple, je suis effrayé, vieux con suranné que je suis, du phrasé à la mode dans les échanges verbaux entre jeunes gens. Dans cette diction, chaque mot est aboyé. Quel qu’en soit le sens, quelle qu’en soit l’intention, les paroles cognent, et ne savent plus faire que cela. Même les plus anodines, sont prononcées comme autant de coups de boule verbaux. L’invective se vit comme le mode normal de la conversation, l’insulte comme seul rapport à l’autre : combien de gamins s’interpellent dans la rue en beuglant des « oh ! fils de pute ! » ou autres « sale bâtard ! » en guise de « bonjour », sans que cela ne les émeuve ?

Que les gamins aient toujours roulé des mécaniques, ok.
Que l’enfance et l’adolescence aient toujours été vécues comme la succession pénible de rites de passage où s’entrechoquent les ego en formation, ok.
Qu’universellement ce soient là les terrains d’entraînement d’adultes en formation où se tannent les peaux tendres frottées contre des cuirs plus durs, ok.
Bien sûr.
Il n’empêche.

Je demeure convaincu de l’extension du domaine du caïdat.

Tout paraît se passer comme si la disparition de l’autorité, constatée par Arendt aux États-Unis il y a cinquante ans et aujourd’hui pleinement visible ici, avait ouvert les portes à la seule loi de la force brute. Le rapport à l’autre se réduit au paradigme du « clash ». Plus les mots tapent fort, plus on se rengorge de sa propre puissance… et peu importe qu’ils s’appuient sur un vocabulaire de 400 mots et la vacuité de la pensée : seules comptent les décibels et la virulence en moins de 140 caractères. Le sentiment d’impunité et d’irresponsabilité, règle de fonctionnement des réseaux sociaux où se déchaînent insultes et menaces, amplifie les vociférations de manière inversement proportionnelle au vocabulaire mobilisé. Illettrisme dans lequel le sacrifice organisé, concerté, de l’école joue d’ailleurs le plus grand rôle.

*

N’en déplaise à nos petits cadres dynamiques, managers cocaïnés et start-uppers tout en baskets et arrogance, l’agressivité n’est pas une vertu valorisante mais un vice méprisable. Raillerie, moquerie méchante, humiliation, sarcasme bête. Aucun esprit, seulement le plaisir de rabaisser, d’écraser. Toute la société se calque sur le modèle Hanouna. La saloperie fière d’elle-même. Le simplisme comme seul rapport au monde. La complexité, la nuance ? trop chiantes ! L’abrutissement rapporte plus que l’éducation, alors abrutissons !

Hanouna ? Parlons-en, de ce caïd, de ce mafieux, de ce criminel. Puisque même ceux qui déclarent le vomir cèdent au climat de violence agressive et bête dont il est le symptôme coupable. Le nuisible télévisuel a parfaitement compris la faiblesse du genre humain qui, à la noblesse et à la subtilité, préfèrera toujours l’immédiateté du merdique. Alors du merdique, du sale, du vulgaire, du méchant, du stupide, du grossier, du laid, il en ressert à volonté : Hanouna, c’est la bassesse en open bar.

Ceux qui le défendent en le présentant comme un amuseur public sont complices.
Ceux qui le défendent en arguant de ses succès d’audience sont complices.
Ceux qui le défendent en le dédouanant de phénomènes de société qui le dépassent sont complices.
Complices de l’abrutissement général. Complices de l’agressivité, de la haine, de la violence, qu’il attise, encourage, légitime.

Certes, Hanouna n’est pas responsable de tous les maux mais il en incarne suffisamment pour que sa capacité de nuisance doive être questionnée et sa responsabilité exposée car, s’il n’est pas seul, il exprime ce phénomène de manière exemplaire. Exemplaire dans les deux sens du mot « exemple » : comme représentation et inspiration, il est un « exemple de » et un « exemple pour » – il n’est qu’à voir ces meutes de fans décérébrés qui écument les réseaux sociaux pour porter la parole de leur méprisable gourou sectaire. Triste modèle dont les prétendus dérapages sont en réalité la nature même de son action, sa règle, son moteur, son identité. Il fonde toute son œuvre destructrice sur l’humiliation et la démonstration de force brute et brutale amplifiée par un rire sarcastique déployé comme une arme, parfaitement « dans l’air du temps ». Son rictus de hyène nous renvoie notre propre image en un miroir hideux.

*

L’ensauvagement des relations humaines ne peut, ne doit laisser indifférent. Encore moins lorsqu’il atteint les femmes, cibles privilégiées du caïdat. L’insulte et l’agression dansent sur le corps de la galanterie et du flirt. La séduction a disparu, ce rapport complexe fondé sur le jeu dont on accepte de plein gré les règles, avec lesquelles on ruse en toute complicité. Elle ne peut survivre à la violence du rapport de force imposé par le préjugé stupide de la supériorité ontologique du mâle. Où peut se loger le ludique dans cette brutalité ? La subtilité s’écrase. L’imaginaire érotique s’efface devant la névrose pornographique de mecs qui découvrent la sexualité dans le porno avant même que leurs hormones ne commencent à frétiller. Le rapport à la femme ne s’exprime qu’en termes de performance : plus gros, plus longtemps, plus d’orifices… Cette image ignoble et déplorable réifie la femme, la réduit à un corps dont l’homme est libre de disposer à sa guise. Fin de la civilisation dont le regretté Bernard Maris parle si bien :

à l’opposé de la galanterie, se situe le « respect », mot employé à tort et à travers par la racaille et les crétins. Le « respect » est celui de l’ordre. Si une fille se fait violer dans une tournante, c’est qu’elle a manqué de « respect » en faisant la pute. Si une autre se fait brûler vive, c’est pour le même manque de « respect » envers son petit assassin. Si une troisième se fait rouer de coups par une bande, c’est pour avoir manqué de « respect » au chef d’icelle. La galanterie est une soumission du (présumé) fort au (présumé) faible. Le « respect », c’est la pratique cruelle de l’ordre mafieux. Tous les films sur la Mafia dégoulinent de « respect » pour les parrains, les anciens, les grands frères et le reste. La galanterie est donc, il faut le reconnaître, une des formes de la démocratie. En l’absence de politesse, règne la loi du plus fort. Comme la démocratie, la galanterie est un moment de modestie ; une modestie fine, intelligente, supérieure peut-être, snob souvent, autrement dit fausse, comme celle de la princesse des Laumes affectant la discrétion au salon de Mme de Saint-Euverte, et frétillant d’aise d’être reconnue ; comme le galant, son tour joué avec la complicité de la dame, se réjouit d’être accepté comme mâle, mais sait que le meilleur moment est celui où l’on monte l’escalier. Dans tous les cas, c’est une preuve de civilisation. La civilisation commence avec la politesse, la politesse avec la discrétion, la retenue, le silence et le sourire sur le visage.
J’ajoute que les Français inventèrent massivement, au XVIIIe siècle, la séparation du sexe et de la reproduction. Encore un témoignage de politesse[1].

Ainsi, sous nos yeux advient le règne des mafias et de leur idéologie nauséabonde. Elle imprègne tout. Le mépris suinte partout. « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. »

Cincinnatus, 6 novembre 2017


[1] Bernard Maris, Et si on aimait la France, Grasset, 2015, p. 45-46

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11 réflexions sur “Le règne de l’agressivité

  1. Je vis dans une société hystérique. la semaine écoulée en témoigne
    – l’homme aux « tweet »
    – les réactions provoquées par le procès Merah (justice ou vengeance ?)
    – les commentaires sur la marche blanche après l’assassinat de la jeune femme.
    – le harcèlement
    – l’écriture inclusive (ça c’est pas grave)
    – la vulgarité de Charlie hebdo. Je préfère de loin l’ironie et la provocation
    – etc.

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  2. Un seul mot après la lecture du post ci-dessus : respect ! 🙂

    Et si vous pouviez signaler (encore une fois) à C.K. de Mezetulle que j’ai (Claustaire) été banni de l’accès à son blog (« manuel blocage par l’administrateur » me signale-t-on), sans doute par une erreur de manip, faites-le SVP : je souffre vraiment de cet exil !

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  3. Autre chose : auriez-vous eu l’occasion de vous exprimer sur la querelle Charlie – Ramadan – Plenel – Valls ? En tout cas, je serais vraiment intéressé par ce que vous pourriez estimer avoir à en dire.

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    • Cher Claustaire,

      Je n’ai pas grand chose à dire sur le sujet. Je suis toujours Charlie, sans « mais », sans hésitation, sans nuance, sans moue désapprobatrice ni froncement de sourcils. Ramadan est une ordure, Plenel une crapule. Quant à Valls, j’ai déjà longuement évoqué son cas (notamment ici : https://cincivox.wordpress.com/2016/11/07/le-cas-valls/) : je ne le porte guère dans mon cœur mais je reconnais volontiers que sur les questions liées à la laïcité il est impeccable.

      Cincinnatus

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  7. Je ne suis pas d’accord avec vous sur bon nombre de points que vous développez ici, et je vais m’en expliquer.
    Comme vous le savez, ce sujet est d’une brulante actualité… autrement dit, une actualité qui ME brule aussi.
    J’appartiens à la caste des nantis en France, mais je suis d’origine américaine. Cela veut dire que je ne partage pas pleinement les valeurs des Lumières françaises.
    Observations :
    Avec les années, j’en viens à comprendre que sexualité et agressivité vont de pair. Qu’il n’y a pas de sexualité sans agressivité. Que les hommes et les femmes sont faites pour se frotter les uns contre les autres, et que ce n’est pas toujours confortable, loin de là. Mais, si vous lisez attentivement le « Kama Sutra », vous y trouverez que pour nos ancêtres, il était EVIDENT que l’agressivité jouait un rôle important comme moteur de la rencontre sexuelle. Parce que le désir sexuel est violent, pour celui ou celle qui en est sujet, comme pour celui ou celle qui en est l’objet. Là, je crois que j’énonce une vérité… même si je ne préjuge pas des conduites à tenir à partir d’un DESIR violent. Et puis, il me semble qu’il est bon pour l’homme et pour la femme que leur désir sexuel soit violent…(Ma maman n’aurait pas été d’accord, mais l’idéal de ma maman fut l’attraction « It’s a small small world » à Disneyland, et là je ne suis pas du tout d’accord.)
    Comme j’ai dit sur le blog « Le sens des mots », loin d’être un cadre de politesse, le système démocratique, par nature, met tout le monde en compétition avec tout le monde, pour tout. La survalorisation de l’égalité favorise la revendication, LA COMPETITION, et l’agressivité qui accompagne obligatoirement la compétition.
    Ceci est évident… dans la lecture d’Aristophane, d’ailleurs, comme on peut le sentir chez les tragiques grecques dont les pièces sont tout sauf reposantes, et des modèles de douceur et de tendresse humaines.
    Je suis d’accord avec vous pour la vulgarité, mais, à force de fréquenter cette jeunesse vulgaire, j’en suis venu à réaliser qu’elle se protège par la vulgarité de l’intensité de ses émois, et.. de ses sentiments de faiblesse intérieure. Elle se protège de son désarroi. Elle le fait d’autant plus que… le système démocratique, par les revendications égalitaires, détruit l’autorité FORCEMENT HIERARCHIQUE qui pourrait ET DEVRAIT la protéger, et la guider. Le système démocratique détruit la légitimité de l’autorité des anciens pour GUIDER la jeunesse dans son apprentissage de la sexualité. (Dernière affirmation qui mériterait un long article… de vous… la démocratie n’est pas un choix politique, mais une détermination sociale…)
    Mais l’érosion progressive de l’espace intime au profit du déballage permanent dans l’espace publique fragilise la jeunesse, en sachant que le système démocratique détruit les espaces différenciées qui permettent aux personnes d’être différentes selon les lieux où elles se trouvent… Moi-même, à 60 ans passés, je peux témoigner que je recours à la vulgarité pour me protéger quand je me sens en très grand danger, ou quand je me sens blessée. Signe des temps.
    Pour la conduite inadmissible de certains jeunes hommes, la plupart du temps en bandes, envers les jeunes femmes, je vous soumets la pensée suivante : il me semble hasardeux de vouloir… libérer ? les hommes de la possibilité de canaliser leur agressivité dans des conduites qui visent à protéger des femmes d’agressions, ou des conduites qui permettent aux hommes de tenir fierté de se sentir… forts, en se mettant au service de LEURS femmes. Autrement dit, il me semble que vouloir rendre la femme « indépendante » et « autonome » pour « vivre sa vie seule » a pour effet de se retourner… CONTRE LES FEMMES, les rendant ainsi les cibles de forces qui les broient QUAND CELLES-CI ne sont pas les instruments mis au service des femmes. Vous aurez deviné, là, j’incrimine toujours les effets… de la démocratie, grand fabricant d’individus isolés, et « autonomes ».
    Mais, vous pratiquez le Latin. Vous savez ainsi que « vulgus » veut dire « peuple »…
    Vous devriez donc avoir une idée des implications de cette appellation.
    Le règne du peuple n’est-il pas… le règne de la vulgarité, par nature ? Mais.. QUI est le peuple ? Les nantis que je fréquente, de mon point de vue, ont des oeillères confortables sur cette question.
    On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre… un peu, en louvoyant avec un art subtil et consommé, mais il arrive toujours le moment où on tape contre le mur à 250 kms/h… en essayant de pousser encore plus loin avec le préjugé que… plus d’une bonne chose est toujours meilleur…Euripides l’a bien vu d’ailleurs, je crois.

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