Misère de l’économicisme : 1. L’imposture scientifique

Frontispice allégorique illustrant les mathématiques,  Dictionnaire mathématique ou idée générale des mathématiques...Par le terme d’économicisme, j’entends la tendance, fort répandue, à faire passer l’économie pour une science capable rendre compte du réel comme peuvent le faire les sciences exactes. Marxistes et (néo)libéraux convergent dans cette prétention scientifique en affirmant d’une même voix la puissance omniexplicative des facteurs économiques, c’est-à-dire la faculté à décrire et prévoir les comportements humains et sociaux par la seul compréhension de « lois » économiques semblables aux lois physiques qui régissent l’univers. Toutefois, c’est au seul discours dominant néolibéral, et dans sa dimension faussement scientifique mais vraiment idéologique [1], que je choisis de m’intéresser ici – une bonne partie de l’analyse pouvant être appliquée à son pendant marxiste.

Réglons tout de suite la question sémantique à propos du « néolibéralisme » et de la nature de son préfixe : je ne vais pas prendre parti dans la querelle qui oppose d’un côté ceux qui y voient une continuité avec le libéralisme philosophique ou politique des siècles précédents et ceux qui, a contrario, leur dénient tout lien de parenté et considèrent le plus récent comme une rupture radicale. Continuité ou rupture d’avec le libéralisme, le sujet n’est certes pas anodin mais n’est pas l’objet de cette série de billets. Il n’est pas non plus question de distinguer finement parmi les multiples chapelles du néolibéralisme et autres sous-écoles de l’orthodoxie économique : les querelles byzantines entre néoclassiques, monétaristes, ordolibéraux allemands ou groupies de l’école autrichienne (quoique ces derniers soient traditionnellement classés parmi les hétérodoxes) sont ici insignifiantes. Ce qui m’intéresse prioritairement dans ces billets, c’est l’économicisme néolibéral en lui-même et comment ceux qui le promeuvent par leurs actes et leurs discours confondent à dessein science et idéologie.

Usurpation de scientificité

Contrairement à ce qu’essaient de faire croire un certain nombre de ses praticiens multicasquettes, l’économie n’est pas une science exacte. Au mieux, c’est une discipline universitaire appartenant au champ des sciences humaines et sociales ; au pire, sous la forme d’un des différents économicismes, c’est une idéologie comme une autre. Et pourtant ! Et pourtant le discours dominant tant dans le monde politique que médiatique (du Monde aux Échos, de Libé au Point, de BFM à Europe 1…) ne cesse de sombrer dans un psittacisme bourdonnant, répétant ad nauseam les mêmes clichés selon lesquels les lois de l’économie dirigent le monde. Les mêmes « experts » se relaient de plateaux en tribunes, d’antichambres ministérielles en auditions parlementaires pour doctement expliquer au bon peuple ignorant ce que l’analyse mathématique et les modèles savants leur ont révélé.

La formalisation mathématique qui a gagné la discipline économique n’est qu’une illusion destinée à tromper le gogo. Que les savants économistes croient sincèrement à leurs équations ou qu’ils surjouent leur rôle de sérieux scientifiques ne change rien : aussi subtiles et raffinées soient les théories mathématiques appliquées à l’économie, leur passage entre les mains des économistes leur fait perdre toute valeur, quand bien même elles revêtiraient alors le ronflant titre d’« économétrie ». Les règles fondamentales des mathématiques, et plus généralement de la science, sont ignorées de ces économistes qui s’enferment dans des systèmes d’hypothèses autolégitimatrices, irréfutables au sens épistémologique du terme, échafaudées a priori pour aboutir à des conclusions déjà décidées. Ils n’essaient pas de réfuter leurs hypothèses mais choisissent dans le réel ce qui les conforte et ignorent volontairement ou travestissent tout ce qui va à l’encontre de leurs modélisations, bricolages biaisés par les préjugés de leurs auteurs mais présentés comme autant de constructions savantes et objectives.

Les économistes qui prétendent à la scientificité de leurs travaux ne comprennent rien à ce qu’ils font ou, lorsqu’ils le comprennent, ils manipulent la science avec un cynisme scélérat. Car la science fonctionne exactement à rebours de leurs pratiques : la notion de vérité n’y repose pas sur des dogmes (« la main invisible du marché », « les vices privés font le bien public », « la concurrence libre et non faussée », etc.) mais sur la réfutation itérative d’hypothèses par l’usage de la raison et la multiplication des expériences. Du point de vue des mathématiques, l’économie qui se déclare scientifique n’est qu’un viol de la logique et de la rigueur scientifique ; du point de vue de la philosophie, elle est une prostitution de l’intelligence et de la raison.

L’arrogance de ces pharisiens pseudo-scientifiques qui assènent leurs stupidités comme des vérités absolues est insupportable. Ils se sont toujours trompés mais continuent de nous expliquer que c’est le réel qui a tort – bel exemple de pensée magique : avec eux, plus ça rate, plus il faut insister ! Nous nous débattons toujours dans les remugles de la dernière crise, qu’ils promeuvent avec plus de force et de vigueur tout ce qui l’a engendrée. Insensibles à la réalité, incapables d’admettre qu’ils n’ont rien vu venir et se sont plantés sur toute la ligne, il persistent dans l’hybris et prônent la financiarisation de l’économie et sa dérégulation irréfléchie, la disparition des frontières et la destruction des souverainetés nationales, la mise à mort des États et la toute-puissance des entreprises privées, la fin du droit et le triomphe du management comme les solutions magiques scientifiquement prouvées à tous les maux de l’humanité, prétendant déduire un devoir-être d’un être soi-disant objectif mais construit précisément dans l’objectif de vendre leurs préconisations.

Confiscation du droit de parole

Ces billevesées rencontrent hélas quelque succès, tant l’inculture scientifique dans la population fait des ravages. Ainsi des rapports au PIB exprimés en pourcentages dont on nous abreuve, comme les fameux 3% de déficit, chiffre non seulement arbitraire mais dont le calcul n’a surtout aucun sens puisque le déficit n’est en rien une part du PIB – il vaudrait mieux le rapporter au budget de l’État.
De même pour les fameux 57% de dépense publique assénés dans tous les médias avec le même résultat : horreur ! plus de la moitié du PIB serait mangée par le public ! C’est stupide : avec le même calcul, les dépenses privées représentent 200% du PIB.
Quant à la dette qui atteint les 100% du PIB, ce chiffre qui fait pleurnicher les lecteurs du Figaro devrait alarmer toute la population quand on sait que celle des États-Unis est de 105%, 110% pour Singapour et 250% pour le Japon. Suivons donc plutôt ces modèles que sont la Bulgarie et la Turquie avec respectivement 22 et 28% !
Tous ces pourcentages n’ont aucun sens mais ils frappent l’imagination et « font scientifique ». Les gros chiffres (comme il y a des gros mots) et les pseudo théorèmes pompeux servent d’écran de fumée pour masquer l’inanité du propos.

Heureusement, certains économistes, très minoritaires à l’université où le néoclassicisme est hégémonique, connaissent les limites de leur discipline et montrent un esprit suffisamment ouvert pour ne pas colporter ces fariboles. Ces universitaires ne cèdent pas à la stupide hiérarchisation de leurs collègues qui n’imaginent de noblesse et de sérieux que dans les sciences exactes. Mais ils ont la modestie et la lucidité d’accepter que leurs travaux puissent relever des sciences humaines et sociales dont ils utilisent intelligemment les méthodes et qu’ils enrichissent de résultats qui n’en sont que plus pertinents [2]. Le quasi-monopole académique des écoles orthodoxes qui ne jurent que par un formalisme mathématique illusoire assure l’entre-soi idéologique et filtre drastiquement toute pensée divergente, appauvrissant dramatiquement la recherche française.

Pire : le pluralisme, pourchassé à l’université, est aussi interdit dans les médias. Non seulement il faudrait être économiste pour avoir le droit de parler d’économie mais encore économiste de la bonne école, c’est-à-dire néoclassique. Les rares économistes médiatiques à la pensée hétérodoxe subissent régulièrement des cabales abjectes et se voient traités publiquement de menteurs et de charlatans [3]. Toute critique est ainsi rejetée sous prétexte d’incompétence (les économistes néolibéraux sont les seuls à avoir le droit de tenir un discours sur l’économie : tous les autres sont illégitimes) ou d’idéologie (parce que eux ne sont pas des idéologues mais des vrais scientifiques bien sûr !).

Vouloir faire taire les voix dissidentes relève aussi d’une volonté de conserver la part la plus grande du gâteau : la multiplication des casquettes, comme celle jadis des petits pains, permet de s’engraisser, souvent bien mieux que ne l’autoriseraient seuls les maigres émoluments dont profitent ces universitaires. Les bons clients médiatiques – les Christian Saint-Étienne, Elie Cohen, Jean-Marc Daniel, Marc Touati, Michel Godet, Nicolas Baverez, Nicolas Bouzou, Patrick Artus and co.  – se partagent les places sur les estrades. Pas une émission de « C dans l’air », pas un débat sur une chaîne d’information sans qu’une, souvent plusieurs, de ces têtes ne vienne prêcher la bonne parole néolibérale (souvent accompagnés de purs et simples lobbyistes de la pensée néolibérale comme l’inénarrable Agnès Verdier-Molinié). Depuis longtemps plus légers de s’être délestés de tout honneur, ils bouffent à tous les râteliers sans se préoccuper du moindre risque de conflit d’intérêt.

L’autorité qu’inspire la chaire ouvre en effet bien des portes : invités réguliers des radios et télés, mais aussi tribunes dans les différents canards volontiers complices, interventions et/ou animations de colloques divers et variés, membres de comités Théodule, fondateurs et uniques salariés d’entreprises de conseil, chargés de mission pour tel ministre, membres honoraires ou consultatifs de cercles, think tank et autres officines plus ou moins bidons, frénétiques émargeurs aux conseils d’administration de moult entreprises… autant de « ménages » plus ou moins assumés dans leurs biographies officielles mais dont il serait dommage de se priver. À tel point que l’on peut légitimement s’interroger sur le temps laissé à leur activité théoriquement principale : la recherche.

À suivre… Misère de l’économicisme : 2. L’idéologie néolibérale

Cincinnatus, 24 septembre 2018


[1] Pour ceux qui découvriraient ce blog, qu’ils sachent qu’ici le terme « idéologie » ne revêt pas nécessairement la connotation péjorative et agressive qu’on lui connaît dans le débat public. Je l’emploie à la fois dans son sens de Weltanschauung, c’est-à-dire de vision du monde, de l’homme et de la société, et dans ceux que leur donnent notamment Paul Ricœur et Hannah Arendt, définitions que j’ai explorées dans une série de billets consacrés aux concepts d’idéologie et d’utopie. Ce blog, par exemple, assume parfaitement sa propre dimension idéologique, dans toutes les acceptions citées, et la revendique.

[2] En effet, le complexe d’infériorité que ressentent certains chercheurs en sciences humaines et sociales (SHS) n’est fondé sur rien : il ne peut exister de telle hiérarchie. Chaque discipline développe ses objets de recherche et ses méthodes, et les SHS apportent de très précieux enseignements sur le monde. Elles n’ont rien à envier aux sciences exactes… tant qu’elles assument leurs spécificités. En revanche, elles se trahissent et perdent tout leur sel et leur intérêt lorsqu’elles singent les sciences exactes et prétendent être ce qu’elles ne sont pas. L’inspiration, l’analogie, le dialogue entre les disciplines sont nécessaires et fructueux. Mieux encore : bien des scientifiques « durs » profiteraient grandement d’une formation approfondie dans les humanités et la plupart des chercheurs en SHS pourraient utilement découvrir les sciences exactes – les plus grands mathématiciens ne furent-ils pas aussi de grands philosophes ? Mais le sociologue qui pense avoir affaire à des particules élémentaires et manipule des concepts de mécanique quantique sans y comprendre grand-chose, ou le linguiste qui se persuade que sa « science des mots » possède l’exactitude des mathématiques se fourvoient : ils oublient que leurs objets d’étude relèvent de l’humain et du social. Leurs travaux deviennent de facto hors sujet.

[3] On peut penser ce que l’on veut des Économistes atterrés, et de Thomas Porcher en particulier, mais la campagne d’insultes dont ce dernier a fait l’objet au mois d’août 2018 après un portrait dans Le Monde est symptomatique des entreprises de déstabilisation à l’égard de toute parole non conforme au dogme néolibéral. Il est tout de même croquignolet de voir des journalistes incultes en économie traiter d’imposteur un chercheur reconnu.

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6 réflexions sur “Misère de l’économicisme : 1. L’imposture scientifique

  1. La statistique ou l’économétrie vues du côté des statisticiens est un ensemble de jeux mathématiques avec des nombres qui ne sont que des nombres, non incarnés. On fait « tourner les modèles »
    Les débats sur le thème et je vous crois, ressemblent à tous les débats sur quelque sujet que ce soit : une opinion dominante relayée par des têtes d’affiche, l’anathème pour les hétérodoxes. Le procédé est bien rodé.
    Comme il est écrit au bas de mon écran : Fermer et accepter.

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  2. Infatti l’economia di oggi e tutta la sua pseudo-scienza, è come una religione.
    Il neoliberismo è un dogma.(e guai a discuterlo).
    I suoi numeri,le sue regole sono i nuovi comandamenti.
    Gli economisti non sono altro che apostoli che predicano il verbo neoliberista.
    Per cui, l’economia oggi, non è una scienza..ma solo un modo di indirizzare e decidere la politica.

    En fait, l’économie d’aujourd’hui et toute sa pseudo-science est comme une religion.
    Le néolibéralisme est un dogme (et malheur à en discuter).
    Ses chiffres, ses règles sont les nouveaux commandements.
    Les économistes ne sont que des apôtres qui prêchent le verbe néolibéral.
    L’économie d’aujourd’hui n’est donc pas une science … mais simplement un moyen de diriger et de décider de la politique.

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