Malaise dans la représentation : 2. Identité

L’identité ne fait pas la légitimité. Si, comme évoqué précédemment, seuls les entrepreneurs sont légitimes à parler d’entreprises (et pourquoi pas plutôt les ouvriers ?) et les fonctionnaires de services publics, alors seules les femmes sont légitimes à parler des droits des femmes, seuls ceux dont le taux de mélanine dépasse un certain seuil sont légitimes à parler de racisme, etc. etc.
Ce séparatisme mortifère, à l’œuvre dans les milieux identitaires, entraîne une balkanisation de la Nation d’autant plus grave lorsqu’elle est encouragée par ses élus. Qu’ils défendent des options philosophiques et politiques opposées, oui, bien sûr ! Mais pas avec des arguments bas du front, purement idiosyncratiques, qui témoignent d’une conception du monde segmentée en autant de chapelles concurrentes. Il est d’ailleurs regrettable de voir siéger certains députés promoteurs de ces thèses antirépublicaines élus au printemps dernier.

Faut-il avoir vécu une injustice dans sa chair pour prétendre à l’objectivité sur le sujet ? Sophisme ! La confiscation de la légitimité au nom d’une supposée expérience née de l’histoire personnelle est complètement antidémocratique. Et pourtant, elle s’impose de plus en plus comme le paradigme contemporain de la représentation. Sous couvert de « nécessaire diversité », est défendue une représentation-ressemblance ou représentation-identité, selon laquelle un bon représentant est un représentant avec qui l’électeur entretient une relation spéculaire, voire gémellaire, c’est-à-dire qui lui renvoie, le plus identiquement possible, sa propre image en miroir[1] : « il faut et il suffit que tu me ressembles pour être en mesure de me comprendre et de me défendre », fait-on penser à l’électeur. Perversion absolue du sens de la représentation nationale.

Ainsi l’Assemblée[2] serait-elle à la fois trop masculine, trop blanche, trop âgée, trop hétérosexuelle, trop ceci, trop cela… et donc, en novlangue, pas assez « à l’image de la France réelle et de la richesse de sa diversité ».

Que l’on me comprenne bien : je ne défends nullement l’idée que nous devrions être dirigés par des vieux hommes blancs hétérosexuels ! C’est complètement idiot !
Il me semble seulement que l’on confond là le mal et son symptôme et qu’en voulant traiter le second, on ne fait qu’aggraver le premier.

Certes, l’endogamie des classes dirigeantes françaises[3] se donne à voir de manière pathétique sur les bancs de l’Assemblée, entre autres. Mais le problème vient-il de la couleur de leur peau, de leur âge, de l’un de leur chromosome ou de leur orientation sexuelle ? Leur idéologie est-elle déterminée par ces caractéristiques ?
Ou bien plutôt par le milieu de leur naissance ; par les relations construites très tôt et entretenues toute leur vie durant dans les mêmes réseaux ; par leurs parcours identiques, nourris unanimement à la pensée néolibérale sucée au sein de leur mère, que celle-ci s’appelle ENA ou HEC ; par leur incapacité à dépasser cette idéologie et à élaborer une autre vision du monde, de l’homme et de la société ; par leur volonté commune de défendre leurs intérêts privés… ?

Alors, pour résoudre cela, on a inventé des recettes miracles, comme la parité. On a imaginé qu’en imposant 50% de femmes, tout allait changer. En oubliant que si les 50% de femmes élues servaient la même idéologie que les 50% d’hommes qu’elles remplaçaient, cela ne changerait pas grand-chose. Demain, nous imposerons aussi des quotas d’élus issus de telle ou telle « minorité visible ». Sauf que s’ils sont imprégnés, eux aussi, de la même idéologie, s’ils sortent des mêmes usines de production de dirigeants standardisés, ce qui est plus que très probable, alors la photo sera plus belle mais la politique sera exactement la même.

Mais surtout, à l’origine de ces propositions en apparence généreuses et bienveillantes, il y a un mépris incroyable.
Penser que des femmes politiques sont différentes des hommes politiques parce qu’elles sont des femmes, c’est du sexisme.
Penser que des personnes dont la couleur de peau est différente mèneront une politique différente en raison de leur couleur de peau, c’est du racisme.
Ni plus ni moins.
Si cela permet de s’acheter une bonne conscience à prix modique, sans s’attaquer aux racines du mal, cela revient surtout à nier leur individualité et à les ramener exclusivement, qui à son sexe, qui à sa race supposés et imposés. On en revient toujours à cette injonction scélérate : « d’où parles-tu, camarade ? », qui fait fi des pensées, des idées, des argumentaires, des propositions et plaque sur les individus une identité atrophiée, réduite à une seule dimension.

Quelle que soit mon identité, et elle est toujours complexe, plurielle, mouvante, je préfère voter pour quelqu’un avec qui je partage des idées et des arguments plutôt que des chromosomes ou un taux de mélanine.

On me rétorquera que ma démonstration peut me revenir dans la figure façon boomerang puisque je me suis plaint ailleurs que l’Assemblée élue en juin dernier ne comportait aucun ouvrier.
C’est juste et imparable.
Chboing ! (bruit d’un boomerang dans la gueule de Cinci)
Ceci dit, est-ce bien la même chose ? Qu’il n’y ait ni ouvrier ni paysan ne devrait poser aucun problème en soi et, en bon universaliste que je suis, la profession des députés ne devrait guère me préoccuper.
Mais soyons honnêtes : dans ce cas, le hic n’est pas l’absence d’ouvriers ou d’autres catégories sociales ou professionnelles à l’Assemblée, mais le fait que cette absence témoigne d’un retour à une forme de scrutin censitaire. Impossible d’être élu en fonction de ses idées, de ses propositions ou de sa vision du monde : seule compte l’étiquette posée sur le bocal de confiture qui sert de candidat. Et pour obtenir cette étiquette, les qualités nécessaires sont rarement l’abnégation et la volonté de servir l’intérêt général.
En outre, et peut-être plus grave encore à court terme, le profil type de la plupart des députés élus en juin laisse présager le pire dans la mesure où toute leur vie précédente s’est construite explicitement par la défense des intérêts privés et la destruction de l’intérêt général. Avec l’arrivée de tous ces communicants et autres lobbyistes, c’est un monde fermé, aux méthodes et objectifs cohérents, fondé sur la défense des intérêts des plus puissants et des plus riches, qui accède au pouvoir après en avoir longtemps squatté les vestibules et antichambres. Un tel changement de casting suffit-il à assurer une amélioration de la politique ? Je doute.

La représentation-ressemblance est une dangereuse illusion démagogique. Et ceux auxquels l’Assemblée actuelle ressemble ne me semblent guère vertueux.

À suivre…

Cincinnatus, 25 septembre 2017


[1] Pour comprendre l’escroquerie que représente la promotion de cette « diversité », escroquerie d’abord et avant tout à l’encontre de ceux qu’elle est censée promouvoir, lire le petit essai de Walter Benn Michaels, La Diversité contre l’égalité (The Trouble with Diversity).

[2] Mais aussi toutes les autres instances délibératives ou exécutives : Sénat, conseils régionaux, départementaux, municipaux… mais aussi conseils d’administration de grandes entreprises, etc. etc.

[3] qui est, ceci dit, tout aussi valable ailleurs : la haine de soi qui consiste à toujours voir l’herbe plus verte dans le champ du voisin conduit à calomnier la France en imaginant combien les autres pays seraient des modèles merveilleux. Manque de bol, la réalité n’est pas aussi simple et nos voisins-et-néanmoins-amis connaissent exactement le même problème, ou d’autres parfois pires. Voir : Français, halte à la haine de soi !

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6 réflexions sur “Malaise dans la représentation : 2. Identité

  1. Pingback: Malaise dans la représentation : 1. Compétence | CinciVox

  2. Pingback: Malaise dans la représentation : 3. Morale | CinciVox

  3. De façon amusante, on pourrait défendre l’idée que les personnes concernées (mettons, les victimes de racismes) sont justement les MOINS bien placées pour en parler, puisque les moins à même d’avoir une approche rationnelle et objective de la question…

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