Petite missive adressée à mes amis insoumis

Cette lettre a été écrite il y a quelque temps déjà, parallèlement à la précédente adressée à mes amis centristes. Son brouillon était déjà très avancé lorsque j’ai découvert celle d’Ambroise de Rancourt à Jean-Luc Mélenchon sur le blog de Coralie Delaume. Dans la mesure où un certain nombre de nos points de vue se recoupent largement, je me suis interrogé sur l’opportunité de publier la mienne. Mais c’est justement parce que je partage globalement ses critiques, ainsi que celles de nombreux militants de la France insoumise (et je prends pour un signal important la tribune d’Henri Pena-Ruiz dans Marianne cette semaine), que j’ai choisi de poursuivre ma démarche et de participer au débat qui, je crois, doit nécessairement s’ouvrir quant à la Weltanschauung de ce mouvement. Les lecteurs de ce blog ne seront guère étonnés de retrouver développés les enthousiasmes et les critiques que j’ai déjà exprimés ici depuis plusieurs mois.

*

Chers amis,

Vous le savez, j’ai voté pour Jean-Luc Mélenchon, parce que j’ai vu en lui un républicain sincère, un ardent défenseur de la laïcité. J’avais déjà voté pour lui en 2012. À l’époque, contrairement à beaucoup, je n’avais pas été choqué par sa campagne de bruit et de fureur. Elle témoignait, à mes yeux, d’une passion politique et de convictions fortes qui tranchaient avec l’unanimisme désespérant du TINA néolibéral [1]. J’ai ensuite suivi son évolution avec un intérêt critique, pendant cinq ans, jusqu’à la dernière présidentielle.

b_1_q_0_p_0J’ai alors été séduit par votre projet. La lecture attentive de votre programme, comme de celle des autres candidats, m’a convaincu de sa pertinence. Vous avez très bien travaillé et conçu un ensemble plutôt cohérent avec lequel j’étais globalement d’accord. Oh ! Bien sûr, je ne pouvais l’être avec tous les détails : certaines propositions m’ont laissé de marbre, certaines dispositions m’ont même franchement révolté. Mais peu importait et peu importe toujours, non seulement parce qu’elles sont minoritaires, mais surtout parce que l’Avenir en commun reposait sur un principe de justice impeccable, développait une pensée de long terme et prenait en compte et au sérieux les enjeux environnementaux en leur apportant des réponses concrètes et cohérentes. Pour le dire autrement : vous avez su mettre en forme un document programmatique offrant une alternative crédible au néolibéralisme qui nous détruit. Et pas du tout « d’extrême-gauche » comme le caricaturent vos adversaires qui ne l’ont peut-être pas lu, mais empreint d’une vision du monde à la fois généreuse et réaliste !

En plus, vous avez su mener une excellente campagne. Enthousiasmante. Jean-Luc Mélenchon, en cinq ans, a pris de l’épaisseur. Il a su utiliser sa grande culture pour la mettre au service d’une méthode d’explication, de démonstration, que vous avez relayée par tous les moyens à votre disposition, avec sérieux et humour, avec imagination et intelligence. Plus calme, le tribun n’a rien perdu de sa puissance oratoire mais a tout gagné à la basculer dans le registre de la pédagogie. Contre la démagogie de la plupart de ses adversaires, il a choisi le populisme. Ce qui n’a rien à voir. La différence, vous la connaissez bien : faire le pari de la raison des électeurs. Ne pas tenter de les manipuler. Ne pas les flatter en adaptant les promesses illusoires aux segments marketings visés. S’adresser directement au peuple, sans le découper en catégories auxquelles proposer des discours contradictoires. Prendre le temps de l’explication.

Et ça a marché ! Objectivement, pour vous, pour Mélenchon, cette élection a été une réussite ! Il y a honneur, notamment, à avoir convaincu des électeurs de Marine Le Pen à ne pas voter pour elle, sans jamais vous renier pour autant. En acceptant d’écouter ces citoyens, en prenant au sérieux leurs souffrances et en leur proposant des réponses aux antipodes de celles de la candidate du FN, vous avez fait preuve d’une grande dignité, à laquelle aucun autre candidat ne peut prétendre. Malgré ses défauts, Mélenchon a rassemblé largement, en constituant votre mouvement bien au-delà de sa base électorale.

« Malgré ses défauts », parce qu’il en a quelques, nous le savons bien. Je m’enorgueillis d’une certaine lucidité [2]. Ainsi ai-je déjà exprimé ici à plusieurs reprises toutes les réserves que j’avais à son égard. Peut-être n’avez-vous pas les mêmes, c’est compréhensible.

En ce qui me concerne : d’abord, son extraordinaire capacité à cliver, à se faire des ennemis, à susciter des réactions épidermiques… souvent pour de mauvaises raisons d’ailleurs ! Le tribun tape fort, dans un style dont l’outrance, pas toujours justifiée, énerve beaucoup.
Et puis ses amitiés. Passons sur le faux procès, parfaitement ridicule, de l’Alliance bolivarienne pendant la fin de la campagne. Polémique tout à fait injuste : il suffit de lire le projet pour comprendre de quoi il s’agit. En revanche, l’admiration tenace pour Castro et Chavez m’a toujours profondément dérangé, au-delà de l’imaginaire révolutionnaire romantique cul-cul la praline auquel ni lui ni moi ne croyons sincèrement.
Amitiés internationales auxquelles répondent ses amitiés françaises. Parmi ses soutiens, parmi vous, certains mouvements intrinsèquement antirépublicains jettent une ombre détestable sur vos discours et vos actions. Bien entendu, il y a aussi dans vos rangs de nombreux républicains sincères. C’est heureux ! Mais la complaisance de Mélenchon avec ses amis identitaires ne peut que se révéler suicidaire : la tentative de synthèse entre vos différents courants me paraît impossible, tant ils sont philosophiquement antinomiques.

Depuis la fin de la campagne, toutes ces fractures me semblent de plus en plus béantes, tous ces défauts de plus en plus criants, toutes ces faiblesses de plus en plus visibles. Je ne suis pas le seul à ressentir une telle déception. Nous sommes nombreux à nous interroger sur vos choix et sur la direction que vous souhaitez prendre collectivement. Certes, votre combat à l’Assemblée contre les ordonnances et la destruction du droit du travail ont montré la pugnacité de vos députés. Sans grand succès, vous avez malgré tout défendu l’honneur et la justice et je vous en sais gré. Mais hors ces faits d’armes, votre image a commencé de se brouiller dès le discours de notre candidat le soir du premier tour. Et elle n’a cessé de se détériorer depuis.

Où est passée la cohérence de votre programme ? où sont la joie et l’enthousiasme de votre campagne ? où est la pédagogie ? où est la raison ?
Je ne vois que des saillies violentes, des attaques ad hominem, de la confusion, des esclandres médiatiques [3].

Et cela m’attriste au plus haut point. Parce que j’ai une sympathie sincère pour votre leader, pour certaines figures de grande qualité au sein de la France insoumise et pour votre mouvement. Plus encore, parce que nous avons plus que jamais besoin d’une force politique qui propose une vision du monde en rupture avec celle du néolibéralisme. Mais celle-ci doit reposer sur une très haute exigence de vertu civique et sur une ligne idéologique claire et cohérente. Or ce que je vois surnager au milieu du brouhaha délétère actuel ne me semble pas correspondre à ce que j’espérais voir émerger de votre aventure.

Des deux mouvements antinomiques que j’évoquais il y a quelques instants, ce n’est pas le républicain qui me paraît l’emporter, mais bien l’identitaire. Vos « pudeurs de gazelles » à nommer l’ennemi islamiste, votre soutien inflexible à des députées comme Clémentine Autain et Danièle Obono [4], vos accointances avec des ennemis de la liberté et de la République… tout cela indique clairement la victoire de cette famille politique identitaire en votre sein. Or si vous poursuivez dans cette direction, attendez-vous à voir vous quitter les nombreux républicains sincères qui partageaient ce même espoir. Ne vous condamnez pas ainsi à devenir un deuxième NPA, groupuscule de promotion de l’entre-soi identitaire et de la haine.

Chers amis, ne sombrez pas. Faites le ménage chez vous. Défendez, comme vous avez su le faire pendant cette campagne, ces beaux mots, ces grands concepts de liberté, d’égalité, de fraternité, de laïcité, de République, de Nation, de solidarité, d’universalisme. Ne cédez rien aux sirènes indigénistes, aux illusions communautaristes, aux mensonges des bourreaux qui se font passer pour des victimes. Plus de provocations, de complaisance ni de compromissions !

Cincinnatus


[1] « There is no alternative », Margaret Thatcher.

[2] Avec lui comme avec les autres, je pèse et cherche à comprendre, sans pour autant prétendre m’élever en juge des bonnes mœurs, parce que je préfère m’interroger et poser des questions qu’asséner des réponses. Je déteste la dévotion absolue sans doute ni tempérance. Je ne suis pas un fan ni une groupie : Mélenchon est un choix raisonné et argumenté. Et lorsque j’évoque la lucidité, je ne vous parle pas d’objectivité, non, ce serait absurde. Mais j’essaie de porter un regard lucide sur ces drôles d’animaux qui nous gouvernent (ou aspirent à le faire), sans toujours y arriver, j’en conviens, mais je m’y astreins autant que faire se peut. J’aimerais percevoir, parfois, cette même volonté de lucidité chez les autres, quel que soit leur camp.

[3] À quoi bon, par exemple, s’enferrer dans une vaine polémique avec Manuel Valls ? Je n’ai guère de sympathie pour l’ancien Premier ministre, si ce n’est quant à ses prises de positions courageuses et louables au sujet de la laïcité. Mais enfin ! Que la détestation soit réciproque et les désaccords politiques insolubles entre les deux individus ne justifie certainement pas ce déferlement absurde de noms d’oiseaux qui a régalé les médias et consterné les citoyens. Alors même que d’autres combats bien plus importants se jouaient ailleurs.

[4] Si je cite nommément ces deux personnalités de votre mouvement, c’est parce qu’elles s’expriment elles-mêmes comme porte-paroles de l’idéologie que je vise. Et qu’on ne m’accuse pas d’être misogyne parce qu’elles sont femmes ou raciste parce que la seconde est noire. Qu’elles soient les cibles  d’attaques misogynes et racistes, c’est parfaitement ignoble. Mais disqualifier systématiquement tous ses adversaires en les mettant dans le même panier que ces connards, ce n’est pas digne de vous : ce ne sont là que des procès infects visant à esquiver le débat. Je critique ici des positions précises, des discours signés, des comportement revendiqués, des proximités intellectuelles assumées avec des groupes factieux comme le sinistre PIR. Je ne peux accepter, en particulier, les écrits de Danièle Obono à propos de Charlie Hebdo, de la laïcité, de la loi sur les signes religieux à l’école… pas plus que le silence de Clémentine Autain au moment des viols de Cologne, suivi de sa déclaration ahurissante de relativisme sur les « 2 millions de femmes violées » par l’Armée Rouge en 1945, etc. ad nauseam.

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3 réflexions sur “Petite missive adressée à mes amis insoumis

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