Écologie : quel spectacle !

La planète mérite mieux que Greta Thunberg. Peut-être les éventuels lecteurs de ces lignes, quelques années après leur rédaction, s’interrogeront-ils sur le sens de cette première phrase ; peut-être Greta Thunberg aura-t-elle disparu des écrans et des esprits ; peut-être ne subsistera-t-il d’elle qu’un lointain souvenir d’éphémère passionaria chez les vieux cons surannés – Greta Thunberg, un destin de Casimir ?

En attendant de connaître l’aboutissement de cette hypothétique trajectoire, la Vierge verte occupe l’espace médiatique de son charisme à l’étrangeté fascinante. Son succès est tel qu’il suscite son lot de moqueries viles et d’attaques veules. Les railleries à l’encontre de son physique, de son autisme, etc. sont parfaitement indignes, insupportables et inexcusables. Elles en disent long sur la bêtise d’un certain nombre de ses opposants… et polluent, hélas, les critiques légitimes qui peuvent être émises au sujet du phénomène Greta Thunberg.

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L’incarnation d’une cause vitale

Sans détour : la cause défendue par Greta Thunberg n’est pas seulement noble – elle est vitale. Les dérèglements climatiques déclenchés par l’activité de l’homme menacent dramatiquement l’humanité et jusqu’à l’ensemble de l’écosystème planétaire. Si tout ce qui est fait par l’homme dans le domaine humain peut être défait par l’homme, en revanche, dans le champ environnemental, ont été initiés des processus irréversibles et hors de son contrôle. L’inconscience extraordinaire a laissé libre cours à un hybris inouï. Conséquence : jamais l’espèce humaine n’a dû affronter un tel danger. Face à cette crise, tous les moyens peuvent sembler bons pour provoquer les changements profonds et nécessaires tant dans les esprits des individus que dans les organisations collectives, qu’elles soient de nature publique ou privés. Autrement dit, la catastrophe justifie largement le catastrophisme… question de lucidité.

D’autant que les oppositions ne manquent pas, qu’elles reposent sur l’inertie, l’aveuglement ou le cynisme. Comment œuvrer :
lorsque la nécessité de changer radicalement de système heurte violemment de nombreux acteurs aux légitimités et puissances variables ? [1]
lorsque l’intrication malsaine des intérêts des multinationales à ceux des États-nations rend ces derniers serviles et impuissants quand bien même les gouvernants auraient sincèrement à cœur de se montrer à la hauteur de leurs responsabilités historiques ?
lorsque l’imprégnation morbide de l’idéologie néolibérale interdit de penser les actions nécessaires, court-circuitées par la récupération de la question écologique pour perpétuer le système à l’origine de la situation ?
lorsque la prostitution de la science à la technique et à l’économie engendre une foi naïve et coupable dans la technoscience, meilleure alliée du capitalisme contemporain ?

La colère de Greta Thunberg a toutes les bonnes raisons d’être et de s’exprimer. Peu importe que cette colère soit téléguidée par des intérêts tiers, qu’elle puisse être manipulée ou en partie feinte. Ces insinuations ne montrent en elles-mêmes aucun intérêt. La colère de Greta Thunberg recouvre un sentiment politique absolument juste – juste aux deux sens de justesse et de justice. Cette colère n’est pas celle d’une jeune femme médiatique mais la pointe acérée de ce que ressentent des millions d’individus, révoltés par l’impuissance à laquelle ils sont réduits. Répétons-le tant qu’il le faudra : la colère peut être un sentiment politique ; celle-ci l’est indéniablement.

Quant à l’expression de cette colère, son efficace ne peut que frapper tant elle dénote une parfaite maîtrise de l’esprit contemporain et de ses codes, au point d’en incarner le « mythe mobilisateur » d’une génération. Peut-être est-ce là, d’ailleurs, sa faiblesse.

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Plaisir de Narcisse

S’il faut critiquer le phénomène, ce n’est pas dans la personne elle-même qui l’incarne, mais par ce qu’il dit de notre comportement collectif devant le plus grave danger que l’humanité ait eu à affronter. Comportement puéril s’il en est. L’âge de Greta Thunberg n’est pas en cause mais la mentalité générale qui réagit à ses discours, celle d’enfants capricieux aux emportements aveugles. Les discours de la Vierge verte tendent un miroir à cet « esprit du temps » qui se repaît d’anathèmes et de condamnations aux procès de l’opinion. La colère, juste, née d’une prise de conscience terrible s’abyme dans l’expression d’une haine sauvage, aveugle, infantile, sans se résoudre pour autant. Or cette haine nie le politique en ce qu’elle ne réclame pas justice mais vengeance. Par sa voix, l’ochlocratie, la tyrannie de la foule, antithèse absolue de la démocratie, impose sa violence.

Dénué de colonne vertébrale intellectuelle solide, l’imaginaire collectif mobilisé se laisse polluer par des idéologies aux agendas propres et se fourvoie dans la désignation d’ennemis en carton, derrière lesquels peuvent se cacher les vrais responsables. Les figures expiatoires des méchants États occidentaux simplifient à l’outrance la réflexion nécessaire quant aux responsabilités collectives et intérêts privés. Non que les boucs-émissaires désignés à la vindicte n’aient rien à se reprocher, bien au contraire !, mais c’est l’angle même de ces accusations qui dénote un dévoiement complet de la pensée, réduite à un réflexe pavlovien. Pour coller aux histoires pour enfants qui rassurent la bonne conscience d’adultes mal grandis, la réalité se voit réduite à l’affrontement du camp du Bien© contre celui du Mal. Pour sauver la planète, brûlons les sorcières habituelles !

Une telle anorexie de la raison ne peut s’élever à la puissance de la terreur que par la caisse de résonnance que lui offrent les médias contemporains. En effet, la maîtrise impeccable de ces « nouveaux médias » par Greta Thunberg et ses thuriféraires accroît extraordinairement l’efficacité de sa communication. Parfaitement calibré pour la politique-instagram, le message frappe au point que Nietzsche serait surpris de cette incongrue « philosophie » à coups de marteau. Mais de politique, en vérité, il n’y a point : les Narcisse s’abreuvent au ruisseau des réseaux sociaux qui ne leur renvoient qu’une image flatteusement manipulée de leur combat. La propagation de la haine, la moraline en étendard et les condamnations brutales et sans appel au seul tribunal du buzz n’appartiennent en aucun cas au domaine du politique, au sens d’édification d’un monde commun, mais à celui de la réaction épidermique et fanatique. Alors que la gravité des enjeux appelle le sérieux et la raison, l’exploitation des (et par les) réseaux sociaux les interdit inéluctablement. L’action collective se dissout dans le spectacle égotique.

*

Comme un relent de curé froid

Détestables dans la forme, ces éructations ne le sont pas moins dans leurs contenus. Ceux-ci empruntent leurs apparences au scientisme pour mieux véhiculer un message obscurantiste à l’eschatologie toute religieuse. La dialectique des deux branches de la tenaille n’aboutit à aucun dépassement mais à un renforcement de l’emprise irrationnelle. Le Progrès technique, à coups de contrôle des individus et de leurs comportements, sauvera l’homme de lui-même. Mais cette confiance aveugle en la technoscience légitime une forme complètement folle d’hygiénisme qui remplace la responsabilité, individuelle comme collective, par la culpabilité. Qui ne se plie pas aux injonctions à la modernité technique est un ennemi de l’humanité.

D’ailleurs, les nouveaux commandements de la Loi écologique ne visent pas la prise de conscience mais la mortification : « Tu ne laisseras pas couler l’eau pendant que tu te brosses les dents » ; « Tu ne prendras pas l’avion » ; « Tu ne mangeras pas de viande »… Pour expier, trois Ave Greta avec autoflagellation publique avant d’aller se coucher. Et peu importe que toutes ces actions pleines de moraline rose bonbon, même démultipliées massivement, ne changent absolument rien au réchauffement climatique : du moment que l’individu est complexé et aliéné, c’est gagné. Faut-il donc le répéter ? Ce n’est pas en faisant pipi sous la douche qu’on va sauver la planète ! En revanche, l’asservissement qui résulte de cette manipulation des esprits laisse libre cours aux principaux pollueurs et responsables de la destruction de notre environnement et de notre avenir.

La dichotomie au premier abord risible entre les gentils et les méchants ne se contente pas de divertir le regard des responsabilités véritables. Elle bascule dans une eschatologie binaire, lorsque la politique-instagram rencontre le religieux apocalyptique. À l’espoir puéril d’un Sauveur technoscientifique répondent alors les fantasmes tout aussi infantiles de l’effondrement punitif d’une Terre-Mère qui châtie l’Homme coupable. Cette imprégnation de religiosité mal digérée étouffe ainsi tout sérieux scientifique, déjà bien affaibli par l’empire que la science subit de la technique. Même lorsqu’ils sont invités à s’exprimer, tous les voix des scientifiques du GIEC sont inaudibles en comparaison d’un seul tweet de Greta Thunberg.

*

La tâche semble impossible tant elle est immense et urgente.
Libérer le politique de l’économique, la science de la technique, la société des médias dits sociaux ?
Réhabiliter la volonté et la vertu politiques ?
Fonder l’action en matière d’environnement en raison et sur une prise de conscience collective des enjeux ?

Les esprits chagrins se régaleront à ricaner bêtement : tout cela est impossible. S’ils ont raison, alors nous sommes les derniers hommes du Zarathoustra de Nietzsche et la catastrophe annoncée a déjà eu lieu alors que nous clignions les yeux [2].

Cincinnatus, 2 décembre 2019


[1] Si une Révolution semblable à celle qui mit à bas l’Ancien Régime s’avère aujourd’hui nécessaire, la comparaison se fracasse à la dimension des enjeux. Car c’est tout le système capitaliste mondial contemporain qui doit être bouleversé, de la production au commerce international : l’échelle est telle que le projet semble impossible. Mais 89 ne semblait-elle pas aussi insensée jusqu’à ce qu’elle advienne ?

[2]

Et ainsi Zarathoustra parla au peuple :
« Il est temps que l’homme se fixe son but. Il est temps que l’homme plante le germe de son plus haut espoir.
« Son sol est assez riche pour cela. Mais un jour viendra où ce sol sera pauvre et stérile, et aucun grand arbre n’y pourra plus pousser.
« Malheur ! Le temps viendra où l’homme ne lancera plus de flèche de son désir par-dessus l’homme et où la corde de son arc ne saura plus vibrer !
« Je vous le dis : il faut encore avoir du chaos en soi pour mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis : il y a encore du chaos en vous.
« Malheur ! Le temps viendra où l’homme n’enfantera plus d’étoile. Malheur ! Le temps viendra du plus misérable des hommes, de l’homme qui ne peut plus lui-même se mépriser.
« Voici ! Je vous montre le dernier homme !
« Qu’est-ce que l’amour ? Qu’est-ce que la création ? Désir ? Étoile ? » demande le dernier homme en clignant des yeux.
« Puis la terre est devenue petite et dessus sautille le dernier homme, qui rapetisse tout. Sa race est indestructible comme celle du puceron ; le dernier homme est celui qui vit le plus longtemps.
« Nous avons inventé le bonheur », disent les derniers hommes en clignant des yeux.
« Ils ont quitté les contrées où il était dur de vivre : car on a besoin de chaleur. On aime encore son prochain et l’on se frotte à lui : car on a besoin de chaleur.
« Tomber malade et être méfiant passent chez eux pour des péchés : on s’avance prudemment. Bien fou qui trébuche encore sur les pierres ou sur les hommes !
« Un peu de poison de temps en temps : cela donne des rêves agréables. Et beaucoup de poison pour finir, cela donne une mort agréable.
« On travaille encore, car le travail, est une distraction. Mais on veille à ce que la distraction ne soit pas fatigante.
« On ne devient plus ni pauvre ni riche : l’un et l’autre sont trop pénibles. Qui voudrait encore gouverner ? Qui obéir ? L’un et l’autre sont trop pénibles.
« Point de pasteur et un seul troupeau ! Tous veulent la même chose. Tous sont égaux : qui pense autrement va de son plein gré à l’asile de fous.
« Autrefois tout le monde était fou », disent les plus raffinés en clignant des yeux.
« On a de l’esprit et l’on sait tout ce qui est arrivé : aussi peut-on railler sans fin. On se dispute encore, mais on ne tarde pas à se réconcilier – sinon on se gâterait l’estomac.
« On a son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit : mais on respecte la santé.
« Nous avons inventé le bonheur », disent les derniers hommes en clignant les yeux. »
Et ici s’achève le premier discours de Zarathoustra, celui qu’on appelle « Prologue » : car en cet endroit il fut interrompu par les cris et les transports de joie de la foule : « Donne-nous ce dernier homme, ô Zarathoustra, criaient-ils, rend-nous semblables à ces derniers hommes ! Nous te ferons cadeau du Surhomme ! » Et tout le peuple jubilait et claquait de la langue.
Mais Zarathoustra fut attristé et il dit à son cœur :
« Ils ne me comprennent pas : je ne suis pas la bouche qu’il faut à ces oreilles.
« Sans doute ai-je vécu trop longtemps dans la montagne, j’ai trop écouté les ruisseaux et les arbres : je leur parle maintenant comme à des chevriers.
« Placide est mon âme, et claire comme la montagne au matin. Mais ils me tiennent pour un homme froid, pour un railleur aux farces terribles.
« Et maintenant ils me regardent et rient : Il y a de la glace dans leur rire. »

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