L’universalisme dans le piège des racistes

Aucun vaccin n’existe contre le racisme, aucun gène n’immunise contre l’abjection. Une nouvelle bouillie pseudo-conceptuelle, directement importée des campus américains, fait actuellement fureur et imprègne les esprits mal instruits, les entrepreneurs identitaires, certaines universités qui préfèrent les militants aux scientifiques, les partis politiques en panne d’idées et jusqu’à de vénérables associations de défense des droits de l’homme. Les moyens de son succès ? Une rhétorique efficace qui ne repose que sur des sophismes démagogiques, la désignation de victimes par nature et de bourreaux par naissance, une réécriture de l’histoire qui élève l’anachronisme au rang de méthode, l’utilisation des réseaux sociaux comme caisse de résonnance… Tout ce que la mauvaise foi, la bêtise, l’inculture et la haine produisent de plus hideux, tout cela se croise au foyer de ce mouvement d’humeur qui fait craindre les ravages d’une nouvelle « Révolution culturelle ».

La folie destructrice de l’inculture

Dans sa folie de censure au nom d’une hypocrite pureté, ce maccarthisme de gauche n’a rien à envier aux purges historiques qui l’ont précédé : « avec le grand élan de l’antiracisme, l’autodafé est de retour », s’alarme, avec quelque expérience en la matière, Kamel Daoud. Il y a un peu plus d’un mois, peu avant que ne commence le grand défoulement, j’ai dit l’inculture crasse et la haine de l’histoire qui guident les nouveaux iconoclastes dans leurs entreprises de violentes censures sous prétexte de bons sentiments. Et en effet, ils n’aiment rien tant que détruire.

Depuis quelques semaines, tout y passe : les statues de Colbert, de Voltaire, de Gambetta et de tant d’autres (y compris Jacques Cœur qui n’en demandait pas tant !) sont déboulonnées ou vandalisées parce que ces personnages sont jugés coupables de colonialisme et d’esclavagisme ; Churchill et de Gaulle deviennent des tyrans fascistes ; un auteur de livres pour enfants qui écrit sur l’esclavage est interdit de publication parce qu’il est blanc ; on découvre que Nina Simone n’était pas suffisamment impliquée dans la défense des droits civiques pour n’être pas suspecte de collaboration avec l’ennemi blanc ; L’Oréal supprime les mots « blanc », « blanchissant » et « clair » de ses produits ; l’université de Princeton retire le nom du président Wilson jusqu’à maintenant attribué à son école de politiques publiques ; et même la musique classique est accusée de racisme [1] !

Ni Jary, ni Kafka, ni même Staline n’auraient osé imaginer pareils procès. Et chaque jour apporte son lot de stupidités et de mensonges proférés avec la hargne de la conviction d’appartenir au camp du Bien©. Trop fiers de leur ignorance, ils feraient mieux d’éteindre Netflix et d’ouvrir des livres d’histoire… écrits par des historiens et non par des militants idéologues.

Car c’est bien d’idéologie qu’il s’agit, au sens qu’en donnent Marx, Arendt et Ricoeur. Elle se déploie ici dans toute sa dimension de « mensonge social », de réécriture du réel au seul prisme de l’idée folle qui la guide. Au point d’asservir le langage lui-même en tordant le sens des mots [2]. Une définition ne leur plaît pas ? Il suffit de la changer pour faire dire au mot ce qu’il ne dit pas et d’inventer des formules creuses qu’on fait passer pour des concepts scientifiques : « racisé », « racisme systémique », « privilège blanc », « fragilité blanche », « larmes blanches », « blanchité »… Toutes ces éructations labourent un champ lexical putride.

Peu étonnant que tout cela ne soit qu’une piètre traduction de la terminologie anglo-saxonne, déjà passablement idéologique. L’imaginaire de ces nouveaux « antiracistes » n’est qu’un produit d’importation. Leurs références intellectuelles, historiques, culturelles… s’enracinent dans une réinterprétation biaisée de la culture américaine. Ils calquent ainsi sur la France leurs fantasmes d’une histoire différente. Quoi de comparable entre la France et les États-Unis en matière d’esclavage, de colonisation, de ségrégation raciale ? Rien. Et pourtant, emplis de leur bouillie pseudo-intellectuelle, ils jugent et condamnent au nom du totalitarisme de la moraline et de la repentance.

On assiste ainsi à des scènes surréalistes, elles aussi inspirées de la culture américaine dont le rouleau-compresseur du soft power dévaste tous les esprits. Le spectacle vire à la farce sordide jouée par des pantins sinistres. La tradition de la confession publique se parodie en témoignages outrés de repentance masochiste. Ainsi des blancs jouent-ils à qui s’humiliera le plus, toujours devant les caméras complices – le buzz comme nouveau chemin vers la rédemption. Comment ne pas être fasciné par ces mises en scène alliant avec brio ridicule et horreur [3] ? Il y a une sombre ivresse, une forme de volupté abjecte dans l’exhibition d’un sentiment de culpabilité outré.

Quand la gauche est d’extrême-droite

Alors que, dans un mouvement de paresse de la pensée, l’identitarisme, cette assignation à résidence qui fige les individus dans des cases en fonction de leurs gènes, semblait relégué aux remugles de l’extrême-droite, épouvantail commode pour se donner bonne conscience, le voilà qui ressurgit à l’autre bout de l’échiquier politique. Amers sont ceux qui alertent depuis de nombreuses années : prêcheurs de désert, longtemps moqués, voire calomniés, par cette gauche qui a troqué le social pour le sociétal et l’État-nation pour le multiculturalisme, ils constatent aujourd’hui la triste exactitude de leurs analyses [4]. Les identitaires sont en train de gagner le combat à gauche [5].

Aux États-Unis, le Parti démocrate a depuis longtemps succombé. Les techniques du marketing appliqué à la politique saucissonnent le corps électoral et définissent les clientèles à draguer. Dernier épisode édifiant : le sénat californien, à majorité démocrate, a décidé de supprimer de la constitution de l’État l’interdiction de pratiquer des discriminations basées sur la race, le sexe ou la couleur de peau. Ou quand l’antiracisme se réjouit de la ségrégation et inspire des lois raciales !

En France, les digues lâchent les unes après les autres. Les mouvements antiracistes et féministes historiques, les associations de défense des droits de l’homme (Ligue des droits de l’homme, qu’es-tu donc devenue ?) et les partis politiques de gauche se laissent submerger par l’extrême efficacité de la stratégie d’entrisme menée par les « décoloniaux », « intersectionnels » et autres « indigénistes », tous promoteurs de la tyrannie de la minorité.
La guerre des races remplace la lutte des classes (peu étonnant, du coup, de voir les plus riches embrasser la cause et jouer le jeu de la pantomime repentante).
L’absence de personnalités sérieuses à la tête de la gauche, capables de maintenir le cap de tout ce que la gauche française a été, permet ces récupérations. Où sont les Gambetta, les Clemenceau, les Jaurès, les Blum, les Mendès-France ? Tous ceux-là auraient traité ces déboulonneurs de statues et ces théoriciens de la guerre des races pour ce qu’ils sont : l’extrême-droite en son plus détestable rictus.

Parce qu’ils ne sont pas de gauche mais bien d’extrême-droite, tous ces obsédés de la mélanine, tous ces névrosés de la race. Ils peuvent bien se cacher derrière leurs sensibilités effarouchées, leurs discours ne laissent aucun doute : ils ne voient le monde qu’à travers le seul prisme de la couleur de peau. Ils propagent l’idée monstrueuse qu’on ne peut comprendre l’autre que s’il a la même couleur de peau que soi. Ils se battent pour le séparatisme, c’est-à-dire la juxtaposition de communautés étanches et hostiles, chacune ayant ses propres droits, ses propres codes, et toutes fondées sur la race.

Ils ne font pas que séparer les races : ils les hiérarchisent puisque les « blancs » sont bourreaux par nature et les « non-blancs » innocents par naissance. Ceci dit, ce qu’ils mettent dans chacune de ces catégories peut grandement varier puisque, preuve s’il en fallait de l’inconsistance du corpus théorique qui guide ces entreprises de pure haine, selon l’humeur et l’intérêt du moment, les nouveaux « damnés de la terre » intègrent ou non certaines couleurs.

Quant au cas particulier des Juifs, il faut lire et écouter les circonlocutions ahurissantes des « penseurs » indigénistes à propos de la « blanchité des Juifs ». Les Juifs sont-ils blancs ? Ont-ils été exterminés en tant que blancs ou exclus de la « blanchité » et donc massacrés en tant que « non-blancs » ? Les Juifs d’aujourd’hui sont-ils plus ou moins blancs que leurs aïeux qui ont subi la Shoah ? Alors que cet antisémitisme odieux (qui se réfugie systématiquement derrière un « antisionisme » de pure façade) devrait soulever une irrépressible nausée, ces propos sont tranquillement tenus sur tous les plateaux des chaînes de désinformation continue [6].

Les habits neufs du racialisme

La fin prétendument antiraciste justifierait tous les moyens racialistes. Terrible sophisme qui guide les pires actions en les maquillant du vernis de la bonne conscience. Au prétexte de lutter contre le racisme, on pourrait s’autoriser un nouvel apartheid, dans la joie folle du suicide collectif. Ainsi raisonnent les thuriféraires des statistiques ethniques, remises à la mode récemment par la porte-parole du gouvernement elle-même. Cette vieille idée qui tente de se faire passer pour « moderne », d’importation anglo-saxonne comme toujours en la matière, serait la solution au racisme puisqu’elle permettrait de « connaître la réalité du pays » en faisant rentrer les gens dans des cases. Passons rapidement sur le fait que s’exprime là encore le fétichisme du chiffre, maladie mentale très répandue chez les dirigeants dénués d’idées et qui provoque chez eux la conviction que réduire les gens à des chiffres offre la connaissance « scientifique » et « exacte » nécessaire et suffisante pour les « gérer ». Pur fantasme de technocrate.

Plus grave, même avec la meilleure volonté du monde, les statistiques ethniques demeureront toujours un procédé intrinsèquement raciste. Et ceux qui le promeuvent, bien qu’ils s’en défendent, ne sont que des racistes qui classent les citoyens selon un nuancier Pantone. Avec ces joujoux statistiques, ils ne mesureraient rien d’autre que leurs propres préjugés, couchés sur le papier de leurs questionnaires abjects pour enfermer l’autre dans les chaînes de leur idéologie. Leurs billevesées ne sont que des excuses à leur racisme profond. Ils assignent à résidence identitaire des gens « pour leur bien » en fonction de leur couleur de peau – se rendent-ils compte combien ils sont paternalistes et condescendants ? Ils sont l’extrême-droite qui se prétend de gauche et se donne bonne conscience. Ils sont la gauche Gobineau, les ennemis du monde commun, du genre humain, des Lumières, de la pensée et de la raison. Ils sont les collaborateurs des pires obscurantismes. On ne compte pas les gens en fonction de leurs origines supposées ni de leur couleur de peau ; la République ne reconnaît que des citoyens, tous égaux. Alors qu’ils scandent des slogans ignobles sur un prétendu « racisme d’État » [7], ils ne rêvent que de lois raciales et de ségrégation.

Une telle logique ne supporte guère la complexité du réel. Ainsi que faire des croisements, des métissages, des identités plurielles, des identités nuancées, des identités mélangées… c’est-à-dire de toutes les identités réelles ? En tant que négation de la volonté de séparatisme à l’œuvre dans cette idéologie, ces complexités sont honnies.

De même que les individus qui, sommés de se ranger à ce que leur couleur de peau devrait les obliger à penser et à faire, refusent cet asservissement. « Traître à sa race », « collabeur », « bounty », « nègre de maison »… les insultes racistes ne viennent pas de « blancs » contre des « non-blancs » mais bien de ces « racisés » à destination de ceux qui refusent de jouer le jeu des nouveaux racialistes [8]. Mais attention ! Interdit de répliquer ; interdit de critiquer ! Malgré ce racisme évident, aucune réponse n’est admise puisque ceux qui le profèrent appartiennent au camp du Bien©.

Racisme, antisémitisme, ségrégation… tous ces discours ne reposent que sur la construction du couple ami/ennemi cher à Carl Schmitt, l’autre n’étant toutefois pas conçu comme adversaire politique en raison de ses idées, paroles ou actions, comme on pourrait l’espérer en démocratie, mais bien comme ennemi du fait de son essence, de ses gènes. C’est donc une Weltanschauung entièrement fondée sur une politisation de la biologie qui semble se déployer ici.

Il faut cependant aller plus loin car le « blanc » est l’ennemi, le coupable, le bourreau, par sa génétique à double titre. Non seulement par l’essence de sa « blanchité », mais aussi et surtout par son ascendance. Culpabilité au carré, en quelque sorte. Tout individu blanc d’aujourd’hui doit expier les fautes supposées de ses aïeux. La culpabilité est collective du fait des crimes de ceux qui ont eu la même couleur de peau dans les siècles passés. Pour le dire autrement, parce que des individus blancs ont été des criminels, tous les individus blancs jusqu’à la fin des temps sont coupables. Et réciproquement, parce que des individus noirs ont subi l’esclavage, tous les individus noirs jusqu’à la fin des temps sont des victimes innocentes [9].

*

Dans leur ensemble, toutes les thèses défendues par ces antiracistes racialistes s’opposent frontalement à l’humanisme universaliste. L’humanisme, ce mot creux pour ceux qui lui préfèrent la haine et l’atomisation ; cet horizon de liberté et d’égalité, cet idéal qui conduit l’action pour ceux qui l’embrassent. Ainsi, les injonctions à la repentance collective sont-elles inadmissibles : pas plus que quiconque n’ai-je à m’excuser de crimes que je n’ai pas commis auprès de gens qui ne les ont pas subis. La soumission des individus à des communautés identitaires et la désignation de coupables et de victimes absolus nient les droits et devoirs individuels. Parler de « racisme systémique », c’est court-circuiter la responsabilité individuelle et faire passer opprimés comme oppresseurs pour les marionnettes de leurs gènes ou d’un système. Les prêcheurs qui n’ont que le mot « émancipation » aux lèvres ne laissent en fait aucune liberté aux individus, astreints à un destin écrit d’avance. « Le destin : cette bataille perdue qu’il ne nous est même pas permis de livrer », écrivait le grand humaniste Romain Gary dans Chien blanc (1969), ce livre qui dépeint déjà si bien les délires actuels.

Cincinnatus, 29 juin 2020


[1] Il faut ajouter à cela, en forme de contrepoint délirant, le portrait dans Paris Match d’Assa Traoré, la passionaria des déboulonneurs, où la polygamie est présentée comme une expérience formidable. Où sont les féministes ?!

[2] Procédé bien connu de l’idéologie totalitaire qui manipule la langue pour posséder les esprits et fabrique une novlangue conforme à sa vision détraquée du monde.

[3] Certains poussent la pénitence jusqu’à la scarification !

[4] L’un d’eux, Laurent Bouvet, sort aujourd’hui un nouvel opus, Le Péril identitaire, on ne peut plus d’actualité.

[5] Voilà déjà cinq ans que j’ai publié ce billet, « Wargame idéologique à gauche », qui décrivait comment libéraux, républicains et identitaires menaient une bataille culturelle mortelle à gauche. Je n’en changerais pas un mot aujourd’hui – sauf pour constater que la situation n’a fait qu’empirer.

[6] L’une des spécialistes du genre, l’inénarrable Rokhaya Diallo, passe sa vie dans tous les médias à débiter ses inepties qui seraient immédiatement condamnées, avec raison !, par toute la gauche si elles étaient proférées par Eric Zemmour ou Marine Le Pen.

[7] Ce sont là des accusations dangereuses. L’État en France n’est pas raciste, prétendre le contraire est faux et séditieux.

[8] Tous les défenseurs de la laïcité, de la République, de l’humanisme et de l’universalisme en souffrent violemment.

Dans un tweet du 26 juin 2020, Zineb El Rhazoui, écrivain, journaliste, militante des droits de l’homme, ancienne de Charlie Hebdo, et cible régulière des extrémistes et antirépublicains, le rappelle crument : « Le seul racisme que je subis vient de Maghrébins. Pour les Algériens, je suis la pute marocaine. Pour les Marocains, je suis la pute algérienne. Pour les 2, une « pute à juifs ». En France, seuls les beurs me disent, t’es pas née ici, retourne au bled ».

Fatiha Agag-Boudjahlat, enseignante, essayiste et ardente militante de la laïcité, dont j’ai eu le plaisir de chroniquer ici l’excellent livre Le grand détournement, en témoigne également : « Tu décides de militer, tu es une femme arabe de 40 ans, c’est une pluie d’insultes : beurette, harkiette, négresse de maison, traître. Ce qui rend très difficile l’émergence de citoyens et de militants politiques et pas identitaires. C’est aussi l’objectif. Faut pas céder ».

[9] La traite intra-africaine et, plus généralement, l’esclavage pratiqué par d’autres nations, cultures et civilisations qu’européennes n’existent simplement pas dans le cadre conceptuel bancal des indigénistes. C’est commode.

7 réflexions sur “L’universalisme dans le piège des racistes

  1. Pingback: Antiracisme, accusation identitaire et expiation en milieu académique - Mezetulle

  2. Merci pour la cohérence de votre dénonciation d’une gauche qui se perd à l’extrême droite en soutenant une idéologie d’identification par la race, le sérieux de votre documentation, et la fidélité à votre engagement (auquel j’applaudis depuis longtemps, sans le manifester, et avec désespoir devant les erreurs, les fautes commises par la gauche « radicalement anti », dans son aveugle approbation de l’activisme d’identitaires éhontés).

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